FinanceRetraites : la CDG ouvre 15 milliards de dirhams du RCAR à la concurrence
La Caisse de dépôt et de gestion (CDG) franchit le pas qu'elle préparait depuis l'automne. Par l'intermédiaire de sa banque d'affaires CDG Capital, et pour le compte du Régime collectif d'allocation de retraite (RCAR), l'institution publique vient de lancer un appel d'offres destiné à confier à des sociétés de gestion privées un encours initial de 15 milliards de dirhams (MMDH). Les candidatures sont recevables jusqu'au 31 juillet.
La somme se répartit en deux poches : 10 MMDH adossés à des produits de taux et 5 MMDH investis en actions cotées à la Bourse de Casablanca. L'appel d'offres se décline en deux lots distincts. Le premier, consacré aux OPCVM actions, retiendra au maximum 5 gérants. Le second, dédié aux fonds obligataires à moyen et long terme, pourra en sélectionner jusqu'à 10. Les mandats courront sur 5 ans à compter de la signature des contrats, et les montants effectivement alloués pourront être révisés à la hausse comme à la baisse en fonction des performances enregistrées. L'attribution des encours obéira aux contraintes d'exposition au risque définies par les organes de gouvernance du régime.
Du pionnier au sélectionneur
Derrière la mécanique, un changement de posture. Longtemps gestionnaire direct de ses propres réserves, la CDG entend désormais se recentrer sur l'allocation stratégique et la sélection des gérants, en laissant à des maisons spécialisées le soin de la gestion courante. Le mouvement n'est pas inédit : dès 2021, l'institution avait délégué à des sociétés externes, hors filiales de CDG Capital, près de 15 % du portefeuille taux et actions cotées du RCAR. Jugeant ce premier exercice concluant, elle vise aujourd'hui à porter cette part à près de 40 %.
Le calendrier épouse le plan stratégique Cap 2030, dévoilé fin novembre par Khalid Safir, directeur général de la CDG. La direction justifie cette ouverture par la maturité qu'aurait atteinte l'industrie marocaine de la gestion d'actifs, désormais jugée capable d'absorber des mandats institutionnels de grande taille. L'opération s'inscrit aussi dans le sillage de la loi 03-25 sur les OPCVM, publiée début décembre 2025, qui réforme en profondeur le cadre du secteur et fait de l'agrément délivré par l'Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC) un préalable formel : seules les sociétés de gestion agréées peuvent concourir.
Une grille de sélection exigeante
Les candidats ne seront pas départagés sur les seuls frais de gestion. Le dossier de consultation met l'accent sur la solidité financière des maisons, la robustesse de leurs processus d'investissement, leurs dispositifs de contrôle des risques et de prévention des conflits d'intérêts, ainsi que sur leur historique de performance entre 2021 et 2025. Détail révélateur de l'époque, et en phase avec la modernisation portée par la nouvelle loi : les soumissionnaires devront également démontrer leur capacité à intégrer de nouveaux outils, l'intelligence artificielle est explicitement citée, dans leurs processus de gestion. À notation comparable, la surface financière et la taille pèseront mécaniquement dans la balance, ce qui laisse présager une distribution resserrée autour des leaders établis.
Un appel d'air sur un marché en surchauffe
Pour le marché, l'enjeu est considérable, et le moment particulier. L'industrie de la gestion collective a connu en 2025 l'un de ses meilleurs exercices : portés par un MASI en hausse de 27,6 % et une collecte record, les actifs nets des OPCVM ont bondi de 20,2 % sur l'année pour atteindre 785,1 MMDH, soit l'équivalent de 46 % du PIB. C'est dans ce contexte d'abondance que la CDG met ses mandats en compétition entre les 55 sociétés de gestion agréées de la place, CDG Capital Gestion, sa propre filiale, en étant exclue.
Rapportés à la taille de leurs segments respectifs, les deux lots n'ont pas le même poids relatif. Les 10 MMDH de la poche obligataire viendront s'adosser à un compartiment « obligations moyen et long terme » qui pèse déjà 373 MMDH : le mandat y représente moins de 3 % du segment, facilement absorbable. La tranche actions est d'une autre nature. Avec 5 MMDH dédiés sur un univers d'OPCVM actions qui ne totalise que 77,2 MMDH à fin 2025, en dépit d'une envolée de 44,2 % sur l'année, la CDG injecte un mandat équivalant à près de 7 % de tout le compartiment. C'est, sur le papier, le pari le plus structurant de l'opération.
Le geste reste toutefois neutre pour les équilibres d'ensemble. Les 15 MMDH demeurent investis dans le système financier, seul change le gestionnaire à qui en revient le pilotage. Le constat vaut d'autant plus que l'épargne institutionnelle de long terme constitue déjà l'ossature du marché : à fin 2025, les compagnies d'assurances et les organismes de prévoyance et de retraite détenaient à eux seuls 38,9 % de l'actif net des OPCVM, première force du marché devant les banques. La CDG, à titre direct, en détenait 3 %. L'externalisation du RCAR ne fait donc pas entrer d'argent nouveau : elle redistribue la gestion d'une fraction de la couche institutionnelle qui domine déjà la gestion collective marocaine.
Un régime sous contrainte démographique
L'opération est significative au regard de la nature des fonds engagés. Créé en 1977 et géré par la CDG, le RCAR sert des pensions de vieillesse, d'invalidité et de décès à ses affiliés. À fin 2025, il disposait de réserves de l'ordre de 140 MMDH pour 132 243 cotisants et près de 155 000 bénéficiaires de prestations, un rapport démographique défavorable, caractéristique des régimes parvenus à maturité. Le régime a versé 5,6 MMDH de prestations sur l'exercice et affiche un horizon de viabilité fixé à 2059.
L'institution prend soin de souligner que la délégation ne vaut pas externalisation : la responsabilité technique, administrative et financière des fonds reste du côté de la CDG, qui conserve la maîtrise de l'allocation stratégique. Il n'en demeure pas moins que confier à la concurrence la gestion courante de 15 MMDH d'épargne-retraite, avec la perspective assumée d'aller plus loin, engage la performance future d'un régime dont l'équilibre se joue sur plusieurs décennies. Le choix des gérants, attendu une fois la consultation close, en dira long sur la lecture que fait la CDG d'un marché qu'elle a largement contribué à façonner.
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