À l’occasion d’un point de presse organisé le mercredi 19 novembre, Azzedine El Midaoui, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation, a détaillé l’état d’avancement d’une réforme censée « poser les jalons de l’université du futur ». Celle-ci condense une somme de chantiers dits structurants : refonte pédagogique, pilotage par la qualité, modernisation des modes de gouvernance et accélération de l’innovation scientifique. Et la rentrée 2025-2026 est présentée comme une étape charnière, marquant le passage à une mise à l’échelle plus large de la « modernisation » de l’université marocaine.
Dans un contexte marqué par une pression croissante sur les établissements publics, avec une hausse continue des effectifs estudiantins, et par les exigences du marché du travail, le ministère veut insister sur la cohérence globale du processus. La réforme ne se conçoit plus en silos, mais comme un cadre transversal touchant à la fois la formation, la recherche, les infrastructures et les modes d’évaluation. Avec une ambition affichée : repositionner l’enseignement supérieur comme levier stratégique de la compétitivité nationale.
Pression démographique persistante et accès élargi
Le système universitaire marocain a accueilli cette année plus de 338 500 nouveaux étudiants, portant le total des effectifs à 1 309 900 inscrits, en hausse de 4,8 % sur un an. Les universités publiques concentrent 87 % de ces effectifs (1,14 million), confirmant un déséquilibre structurel avec le privé (102 462 étudiants, soit 8 % du total), alors que les établissements non rattachés aux universités n’en reçoivent que 5 %. Cette réalité statistique dépasse l’enjeu quantitatif : 29 nouvelles structures seront créées cette année, à travers la restructuration interne des établissements existants. C’est un signal fort de la volonté du ministère de remodeler en profondeur la carte universitaire.
La répartition des étudiants confirme les contrastes au sein du système. Les filières à accès ouvert absorbent 71 % des étudiants (928 195 personnes), tandis que celles à accès régulé en accueillent 29 % (216 606 étudiants). C’est pourtant le second segment qui connaît la plus forte progression, à 10,3 %, contre seulement 2,5 % pour les filières à accès ouvert. La ventilation par domaines montre la prédominance des sciences juridiques, économiques et sociales (50 %), suivies des lettres et sciences humaines (26 %), tandis que les sciences exactes et les filières des facultés pluridisciplinaires se limitent chacune à 12 %.
La poussée la plus spectaculaire concerne les formations médicales. Pour 2025-2026, les facultés de médecine, pharmacie et médecine dentaire enregistrent 10 841 nouveaux étudiants, soit une hausse de 33 % en un an, ce qui reflète un effort planifié pour résorber le déficit national en médecins.
Le numérique affiche également une dynamique forte, avec une hausse de 20 % dans les spécialités digitales, correspondant à 20 404 nouveaux inscrits. Le ministère veut ainsi aligner l’offre de formation sur les besoins des stratégies de transition digitale, de cybersécurité et de transformation administrative.
La formation initiale des enseignants du primaire et du secondaire progresse également, avec une augmentation de 4 % du nombre des places, dans un contexte où le système éducatif connaît une refonte globale sous l’effet de la loi-cadre 51-17. Les universités sont incitées à élargir leurs capacités et à intégrer davantage de modules professionnalisants, notamment par le biais de l’instrument de l’alternance.
Ces hausses successives ont des répercussions directes sur les ressources humaines. Le ministère compte aujourd’hui 18 726 enseignants-chercheurs, 330 enseignants bénéficiant d’une prolongation d’activité, et 8 058 personnels administratifs et techniciens, dont 303 ont été prolongés en 2025. Autrement dit : l’ajustement se fait principalement par prolongation du personnel, faute d’un renouvellement suffisamment rapide.
Un nouveau modèle pédagogique qui s’installe
Le ministère met en avant la généralisation progressive du nouveau modèle pédagogique, destiné à mieux arrimer les programmes universitaires aux besoins socio-économiques. Cette refonte repose d’abord sur une restructuration de l’offre de formation, qui introduit une plus grande modularité et une orientation plus précoce des étudiants. Les filières sont repensées pour intégrer systématiquement des compétences transversales (numérique, communication, soft skills…) censées améliorer l’employabilité à la sortie.
La réforme pédagogique, présentée comme l’un des chantiers les plus avancés, touche désormais l’ensemble des cycles et des établissements. Les cahiers de normes pédagogiques de la licence et du master ont été actualisés, et une révision partielle des normes nationales sera discutée lors d’une rencontre prévue le 13 décembre prochain. Une nouvelle architecture linguistique s’impose également : les étudiants suivront des unités obligatoires en langue étrangère (anglais, français ou espagnol) entre les semestres 6 et 9, en plus d’une unité obligatoire en langue arabe.
Un second volet touche aux méthodes d’apprentissage. La tutelle insiste sur le développement de dispositifs hybrides mêlant présentiel, apprentissage en ligne, hybride ou encore à temps aménagé et activités pratiques. L’enjeu est d’offrir plus de flexibilité, mais aussi de diversifier les approches pédagogiques pour réduire le décrochage, phénomène prégnant durant les premières années universitaires. Cette hybridation est accompagnée par la création de ressources numériques mutualisées entre les universités.
La stratégie inclut le renforcement des compétences transversales, notamment numériques et communicationnelles, ainsi que la généralisation progressive de l’alternance comme modalité de formation. Le ministère a également officialisé la création du Bachelor en technologie dans les Écoles supérieures de technologie, et a annoncé le lancement, dès le 29 novembre, d’une plateforme d’apprentissage des langues, baptisée Elogha-Sup, développée par des équipes marocaines et couvrant cinq langues, conforme au cadre européen CECRL.
Sur le plan structurel, la feuille de route fournit une vision renouvelée de la carte universitaire. Plusieurs grandes facultés sont ainsi réorganisées. Les sciences juridiques et économiques seront séparées en pôles distincts, les facultés de lettres subdivisées entre sciences humaines et langues, lettres et arts, tandis que les facultés pluridisciplinaires seront adaptées aux spécificités régionales. Des établissements dont les décrets de création ont été publiés – notamment les facultés pluridisciplinaires de Taounate, Al Hoceima, Ksar El Kebir et Berrechid, ainsi que l’ENCG d’El Hajeb – sont en cours d’activation.
Gouvernance : vers une consolidation du cadre réglementaire
Le département dirigé par Azzedine El Midaoui insiste sur un chantier qu’il juge déterminant : le renforcement du cadre législatif et réglementaire. Cette année, plusieurs textes ont été révisés ou finalisés, tandis que d’autres sont en cours de préparation pour clarifier les responsabilités, structurer les dispositifs d’assurance qualité et harmoniser les pratiques entre établissements. Le ministère parle d’un « parachèvement » du dispositif, qui doit désormais offrir une base stable pour la poursuite de la réforme.
Ainsi, le ministère met en avant un chantier normatif particulièrement dense, pensé comme l’un des leviers centraux de la transformation du système. Le département indique travailler simultanément sur 5 projets de loi, 16 décrets et 17 arrêtés, dans le cadre de la mise en œuvre de la loi-cadre 51-17. Plusieurs textes (4 lois et 11 décrets) ont déjà été finalisés et publiés dans le Bulletin officiel. Le ministère note également que d’autres décrets et décisions restent en cours de publication, tandis que plusieurs projets de loi sont encore en phase d’examen parlementaire.
Parmi les autres textes structurants figure le projet de loi 59-24, destiné à refondre l’organisation de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, et qui consacre un titre entier à la gouvernance de la recherche. La révision des textes relatifs aux statuts des enseignants-chercheurs ainsi que l’harmonisation des dispositifs encadrant les établissements à accès ouvert figurent aussi parmi les priorités.
Le ministère décrit ce chantier comme un socle nécessaire pour accompagner la reconfiguration institutionnelle en cours et ancrer la contractualisation avec les universités comme mécanisme de pilotage, d’évaluation et de responsabilisation. Le volet législatif, dense et encore largement en transition, apparaît ainsi comme l’un des segments où la réforme avance, mais où plusieurs zones restent en suspens, dans l’attente d’une validation politique ou de décrets d’application.
Recherche scientifique et innovation : une stratégie orientée impact
Le département de l’Enseignement supérieur affirme vouloir repositionner la recherche marocaine dans un cadre plus compétitif et mieux articulé avec les priorités nationales. Cette orientation se traduit d’abord par le financement renforcé de projets ciblés, en particulier dans des secteurs stratégiques comme l’agriculture, la santé, les énergies renouvelables et le digital.
Les chiffres du secteur montrent 18 469 publications indexées, 4 458 thèses soutenues et 240 brevets déposés, dont 70 % enregistrés au niveau national. Le Programme national d’appui à la recherche, au développement et à l’innovation (PNARDI), financé conjointement avec le Groupe OCP, se poursuit avec un budget global d’1 milliard de dirhams (MMDH). Sur les 1 252 projets soumis, 364 sont déjà en phase d’exécution et un nouveau sous-programme dédié à la mobilisation des talents marocains à l’international sera prochainement lancé.
La création d’écosystèmes d’innovation constitue un second chantier majeur. Les universités sont encouragées à développer des structures d’interface comme les centres d’innovation, les incubateurs et les plateformes technologiques ouvertes aux entreprises. L’idée est de stimuler la collaboration avec le tissu économique, mais aussi de renforcer l’exploitation des résultats de la recherche. Des représentations régionales des unités de soutien à la recherche (UATRS) doivent être créées à Tanger, Fès, Oujda, Marrakech et El Jadida, accompagnées d’un appel d’offres dédié aux équipements scientifiques et portant sur un montant de 115 millions de dirhams.
Étudiants et vie universitaire : vers un accompagnement renforcé
Le ministère met en avant plusieurs mesures destinées à renforcer le soutien aux étudiants, notamment via un accès élargi aux bourses. L’objectif est d’atténuer les inégalités et de soutenir les parcours, en particulier pour les étudiants issus de milieux défavorisés. Azzedine El Midaoui détaille dans ce sens un ensemble de mesures visant à améliorer les conditions de vie estudiantines.
La capacité des cités universitaires publiques atteint désormais 59 780 lits, grâce à l’ajout de 3 962 lits supplémentaires (+7 %), en attendant la réalisation de cinq nouvelles cités totalisant 7 500 lits. Ce dispositif s’inscrit dans un nouveau modèle de résidences universitaires fondé sur le partenariat public-privé, déjà engagé avec plusieurs promoteurs immobiliers.
Sur d’autres volets, le ministère prévoit la distribution de 14,5 millions de repas durant l’année universitaire 2025-2026 (+17 %), l’extension des centres de santé universitaires, le renforcement des cellules de médiation et l’accompagnement des activités sportives et culturelles, notamment dans la perspective de l’organisation du Mondial 2030.
Ces actions visant à améliorer les conditions de logement, les activités culturelles et sportives, ainsi que les espaces de vie sur les campus, sont présentées comme des priorités. Le ministère soutient qu’un cadre universitaire mieux équipé représente un élément essentiel pour améliorer la qualité globale de la formation.
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