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Datadesk

Les industries culturelles et créatives au Maroc, un gisement économique en quête de financement

09.04.2026 à 19 H 01 • Mis à jour le 20.04.2026 à 19 H 40 • Temps de lecture : 22 minutes
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Un rapport dense de la Société financière internationale (IFC) révèle un secteur en pleine expansion, qui pèse déjà 43 milliards de dirhams de revenus et plus de 116 000 emplois, mais reste dramatiquement sous-financé à l'approche de la Coupe du monde 2030
 

Les données essentielles du rapport IFC sur les ICC au Maroc :

Poids économique global

  • 43 MMDH de revenus en 2023 (dont 34 MMDH formels, 9 MMDH informels/associatifs)

  • +18 % de croissance par rapport à 2022

  • 2,4 % du PIB en 2022

  • 116 000 emplois soutenus (dont 78 000 formels)

  • 9 500 entreprises formelles (95 % TPE/micro)

  • 3,7 emplois créés par MDH de valeur ajoutée (vs 3,2 dans le manufacturier)

  • Effet multiplicateur : 1 $ investi génère 2,50 $ de valeur


Inclusion

  • 34 % des emplois occupés par des femmes (moyenne nationale : 21 %)

  • Les ICC emploient plus de 15-29 ans que tout autre secteur en Afrique (CNUCED)

  • 2 millions d'emplois créatifs en Afrique, 5e rang mondial


Revenus par sous-secteur (2023)

  • Arts créatifs et artisanat : 18,5 MMDH (+18 %), 45 000 emplois, 2,56 millions d'artisans actifs

  • Patrimoine, tourisme culturel, architecture, gastronomie : 10,4 MMDH (+31 %)

  • Publicité et marketing : 5,1 MMDH (+10 %)

  • Audiovisuel, cinéma, multimédia : 3,9 MMDH (+6 %)

  • Industrie musicale : 2,5 MMDH (+13 %)

  • Événements, festivals, arts du spectacle : 1,3 MMDH (>+100 %)

  • Livres, presse, édition : 1,3 MMDH (+7 %)

  • Mode et design : 0,1 MMDH (+46 %)


Cinéma (2023)

  • 34 longs-métrages produits (×4 vs 2020)

  • 114 M$ d'investissements étrangers

  • 81 écrans actifs (plus haut en 14 ans)

  • 43 % des billets vendus pour des films marocains

  • Megarama : 82 % de parts de marché ; entrée de Pathé en 2023

  • Budget annuel du CCM : 25 M$ ; seuls 8 % des 180 projets annuels financés

  • Cash rebate de 30 % pour les productions étrangères

  • Réforme par la loi 18.23


Festivals

  • Mawazine (Rabat) : 2,5 millions de spectateurs

  • Gnaoua (Essaouira) : 400 000 participants/an, 170 M$ d'impact cumulé sur 16 éditions

  • Jazzablanca (Casablanca) : 50 000 personnes

  • Visa for Music : 20 000 participants, 400 artistes, 1 200 professionnels (2024)

  • Chellah en Scène : 1er PPP sur un site historique, financé par Avant-Scène

  • Plus de 5 000 agences et prestataires événementiels


Jeu vidéo

  • Marché évalué à 220 M$ en 2022

  • 1 million de joueurs actifs, 4 millions potentiels

  • Objectif MJCC : 5 000-10 000 emplois et 500 M$ d'ici 2030 (1 % du marché mondial)

  • Initiative Rabat Gaming City ; programme « Video Game Creator »


Sous-financement structurel

  • <0,5 % du crédit total aux entreprises capté par les ICC (2021)

  • 3 % des entreprises créatives ont accès au crédit

  • 1,3 MMDH de dette financière cumulée (0,2 % du crédit national)

  • Fonds propres : >80 % de la structure capitalistique moyenne (99 % pour les événements, 96 % pour l'édition)

  • 11 % de la dette du secteur portée par des entreprises dirigées par des femmes (140 MMDH)

  • Taux d'intérêt microfinance : 18 à 35 %

  • Aucun produit bancaire dédié aux ICC

  • Tamwilcom : soutien doublé de 113 MMDH (2020) à 237 MMDH (2024), 1 000 entreprises, mais pas de produit dédié


Cadre juridique

  • Statut d'artiste depuis 2003 (carte 5 ans, 92 métiers reconnus en 2018, déduction fiscale 35 %)

  • Pas de définition légale d'« entreprise culturelle »

  • Pas de statut d'intermittent du spectacle

  • Pas de cadre de mécénat fiscal pour la culture

  • Seuils auto-entrepreneur jugés trop bas (500 000 DH commerce, 200 000 DH services)

  • Budget MJCC : >130 M$ prévu en 2025

  • Stratégie culturelle 2020 du MJCC


Atouts structurels

  • 17 millions de touristes en 2024 (record)

  • Jeunesse : 32 % de la population a 15-34 ans

  • Diaspora : 11 MM$ de transferts/an (20 % des dépôts bancaires)

  • Exportations ICC : +5,9 %/an (2003-2012), artisanat exporté à 107 M$ en 2023

  • Potentiel export beauté : 156 M$ (vs 49 M$ actuels)

  • Coupe du monde 2030 (avec Espagne et Portugal)


Recommandations clés de l'IFC

  • Stratégie nationale inter-ministérielle dédiée aux ICC

  • Cadre juridique : statut d'entreprise culturelle, protection et valorisation de la PI

  • Financement adossé à la PI (modèle CANEX Creations d'Afreximbank)

  • Obligations culturelles (prêts 2-3 ans à taux indexés sur l'impact social)

  • Fonds de garantie spécifiques, avances remboursables, lignes de crédit flexibles

  • Cinéma : prêts concessionnels, co-financement public-privé (modèle IFCIC/SOFICA)

  • Gaming : capital-risque et dette via private equity

  • Artisanat : crédit-bail d'équipements, financement adossé aux revenus de revente

  • Réseau d'incubateurs et hubs créatifs (PPP avec CANEX, Birimian/IFM, modèle Bpifrance « La French Touch »)

  • Bootcamps de littératie financière, accès aux outils numériques, formations export

C'est un paradoxe que connaissent bien les économies émergentes : un secteur en plein essor, porteur de croissance inclusive et d'emplois, mais que les institutions financières peinent à accompagner. Au Maroc, les industries culturelles et créatives (ICC) – cinéma, musique, édition, artisanat, mode, jeu vidéo, arts numériques – illustrent cette tension avec une netteté remarquable. Un rapport publié mercredi par la Société financière internationale (IFC), bras armé du Groupe de la Banque mondiale pour le secteur privé, vient en documenter l'ampleur et les contradictions. À l'échelle planétaire, les ICC ont généré en 2023 quelque 2 000 milliards de dollars (MM $) de revenus et près de 50 millions d'emplois, ce qui en fait l'un des secteurs à la croissance la plus rapide. Le Maroc entend y prendre sa part.


Une contribution économique qui dépasse les idées reçues

L'étude, intitulée Évaluation des industries créatives et culturelles au Maroc : défis du marché, opportunités et recommandations, dresse un état des lieux inédit, élaboré en étroite collaboration avec la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC), qui représente plus de 162 membres et plus de 100 000 emplois, et fondé sur les données de l'Observatoire marocain de la très petite, petite et moyenne entreprise (OMTPME), du Haut-Commissariat au Plan (HCP) et de Tamwilcom, l'institution publique de garantie du financement des entreprises.


Ce travail trouve son origine dans les 2e Assises des industries culturelles et créatives, tenues les 2 et 3 octobre 2024 à Rabat. Organisé conjointement par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication et la FICC, avec le soutien de l'Union européenne, cet événement – qui avait réuni 600 professionnels autour du thème « Célébrer le patrimoine, investir le progrès » – avait été marqué par la signature d'une convention entre l'IFC et Tamwilcom, représentés respectivement par David Tinel et Hicham Zanati Serghini. Le partenariat, structuré autour de trois axes – étude de marché sur l'accès au financement, programme d'assistance technique et offre de financement adaptée –, a directement abouti au rapport publié aujourd'hui, réalisé par le cabinet BearingPoint sous la supervision de l'IFC.


Les chiffres dessinent un secteur dont le poids économique a longtemps été sous-estimé. En 2023, les ICC marocaines ont généré environ 43 milliards de dirhams (MMDH) de revenus – activités informelles et associatives comprises –, soit une croissance robuste de 18 % par rapport à l'exercice précédent. Elles ont soutenu plus de 116 000 emplois, dont quelque 78 000 dans le secteur formel, dépassant ainsi des pans entiers de l'économie tels que la santé (0,8 % de la population active) ou les services financiers (0,7 %).


Rapportée au produit intérieur brut, la contribution des ICC s'élevait à 2,4 % en 2022, un « niveau comparable à des secteurs à forte intensité capitalistique comme les industries extractives ou la logistique  », souligne le rapport. Globalement, l'IFC estime que dans les marchés les plus performants, les ICC représentent entre 2 et 7 % du PIB, avec un puissant effet multiplicateur : chaque dollar investi génère 2,50 dollars de valeur ajoutée. À l'échelle mondiale, le secteur est même projeté pour atteindre 10 % du PIB planétaire d'ici à 2030, contre 3,1 % aujourd'hui.


Un moteur d'inclusion économique

Au-delà des agrégats macroéconomiques, le rapport met en lumière la dimension sociale des ICC, qui se distinguent par leur capacité à intégrer des publics traditionnellement éloignés du marché du travail. « Le secteur se distingue également par sa contribution à l'inclusion économique : les femmes y occupent 34 % des emplois, et les ICC constituent un vecteur majeur d'insertion pour les jeunes », indique l'étude. Ce taux de féminisation est nettement supérieur à la moyenne nationale de 21 %, et dépasse largement celui des transports (13 %) ou de l'agriculture (29 %). À l'échelle du continent, selon les estimations de la CNUCED, les ICC emploient plus de personnes âgées de 15 à 29 ans que tout autre secteur en Afrique, où elles représentent environ 20 % de l'emploi total. Le continent africain, avec 2 millions d'emplois créatifs, se classe au cinquième rang des marchés créatifs mondiaux.


L'intensité en emploi du secteur est elle aussi notable : les ICC créent environ 3,7 emplois par million de dirhams de valeur ajoutée, contre 3,2 dans l'industrie manufacturière. Le secteur comptait en 2023 quelque 9 500 entreprises formelles, dont 95 % de très petites entreprises et de microentreprises générant moins de 10 millions de dirhams (MDH) de chiffre d'affaires annuel. Un tissu économique atomisé, ancré dans les territoires, qui s'étend de la jeune start-up créative fondée par un artiste marocain à la PME structurée opérant depuis plusieurs décennies. Les activités informelles et associatives représentent près de 20 % des revenus totaux du secteur – soit environ 9 MMDH sur les 43 MMDH générés –, soulignant l'urgence de politiques d'intégration dans l'économie formelle.


Des filières en ébullition

Le rapport détaille les performances de 9 sous-secteurs, dont certains affichent des trajectoires spectaculaires. La mode et le design enregistrent une croissance de 46 % en 2023, portée par la montée en gamme et l'exposition internationale de créateurs marocains. Les événements et arts vivants – concerts, festivals, spectacles – ont vu leurs revenus plus que doubler, un rebond vraisemblablement lié à la reprise post-Covid. Le patrimoine et le tourisme culturel progressent de 31 %, tandis que les métiers d'art – céramique, tissage, travail du bois, maroquinerie – affichent une hausse de 18 %, portés par la promotion du label « Made in Morocco ». L'industrie musicale, forte de 2,5 MMDH de revenus (+13 %), et l'édition (+7 %) complètent le tableau. Sur les 43 MMDH de revenus totaux, les activités formelles en représentent environ 34 milliards, le reste relevant de l'informel et du secteur associatif. Les exportations marocaines en ICC connaissent une progression régulière, estimée à 5,9 % par an sur la période 2003-2012, avec un artisanat exporté atteignant 107 millions de dollars (M $) en 2023.


Les arts créatifs et l'artisanat restent le premier contributeur en termes de revenus, avec 18,5 MMDH (43 % du total), devant le patrimoine et le tourisme culturel (10,4 MMDH), la publicité et le marketing (5,1 MMDH) et l'audiovisuel (3,9 MMDH). Le sous-secteur artisanal, qui emploie 45 000 personnes et s'appuie sur un vivier de 2,56 millions d'artisans actifs recensés en 2022, présente un potentiel d'exportation considérable, notamment pour la poterie, la céramique et les tapis ruraux. La beauté marocaine, elle, affiche un potentiel d'exportation estimé à 156 M $, contre 49 M $ actuellement.


Le cinéma, autre locomotive du secteur, a atteint en 2023 des records historiques selon le Centre cinématographique marocain (CCM) : 34 longs-métrages produits (quatre fois plus qu'en 2020), 114 M $ d'investissements étrangers dans la production, 81 écrans actifs – un plus haut depuis quatorze ans – et une présence marocaine dans 86 festivals internationaux. Le cinéma national s'enracine dans les habitudes culturelles : 43 % des ventes de billets sont désormais attribuées à des films marocains. Le marché de l'exploitation est dominé par le groupe Megarama (82 % de parts de marché), rejoint en 2023 par le français Pathé, qui y a fait son entrée. Le CCM, qui administre un budget annuel de 25 millions de dollars, a engagé une réforme institutionnelle majeure à travers la loi 18.23, remplaçant un cadre réglementaire vieux de quarante ans. Le Maroc reste l'un des rares pays africains à offrir un cash rebate de 30 % sur les dépenses éligibles des productions étrangères. Pourtant, seulement 8 % des quelque 180 demandes annuelles de financement reçoivent un soutien du CCM, et les producteurs font face à un écart persistant entre les subventions accordées et les besoins réels de trésorerie. Le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication a par ailleurs lancé « Pass Jeune », une application mobile gratuite pour les 16-30 ans offrant des réductions sur les services culturels et sportifs.


Le sous-secteur des événements, festivals et arts du spectacle est peut-être celui dont la trajectoire post-pandémique est la plus spectaculaire, avec des revenus qui ont plus que doublé entre 2022 et 2023, atteignant 1,3 MMDH pour un millier d'entreprises formelles et environ 4 100 emplois. Le Maroc s'est imposé comme un hub régional de grands événements culturels : le festival Mawazine, à Rabat, attire environ 2,5 millions de spectateurs  le festival Gnaoua de musique du monde, à Essaouira, accueille 400 000 participants par an et a généré un impact économique cumulé estimé à 170 M $ sur ses seize premières éditions  Jazzablanca, à Casablanca, rassemble quelque 50 000 personnes. Le festival Visa for Music, plateforme professionnelle dédiée aux musiques d'Afrique et du Moyen-Orient, a réuni en 2024 plus de 20 000 participants, 400 artistes et 1 200 professionnels. L'initiative Chellah en Scène, premier partenariat public-privé marocain pour la gestion d'un site historique, a transformé le site archéologique de Rabat en hub culturel mêlant programmation événementielle, café et boutique culturelle, entièrement financé par l'agence Avant Scène – laquelle a organisé plus de 1 200 événements (dont la COP21 et la COP29) et génère plus de 200 MDH de chiffre d'affaires. Mais le sous-secteur reste fragile : il repose sur plus de 5 000 agences et prestataires, majoritairement des autoentrepreneurs, et souffre de l'absence de stratégie nationale, de cycles de revenus irréguliers et d'une dépendance aux réserves de trésorerie propres qui interdit aux petites structures de se positionner sur les événements de grande envergure. Les grands rendez-vous à venir – notamment la Coupe du monde 2030 – offrent cependant des perspectives considérables.


Le secteur du jeu vidéo, encore embryonnaire en termes de revenus – le marché marocain était évalué à 220 M $ en 2022, avec un million de joueurs actifs et quatre millions de joueurs potentiels –, fait l'objet d'ambitions considérables : le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication vise la création de 5 000 à 10 000 emplois d'ici à 2 030 et la captation de 1 % du marché mondial, soit un objectif de 500 millions de dollars. L'initiative « Rabat Gaming City » entend positionner le Maroc comme un hub régional, tandis que le programme de certification « Video Game Creator » forme les développeurs locaux.


L'émergence de plateformes technologiques locales accompagne cette dynamique. Aflamin, première plateforme marocaine de vidéo à la demande par abonnement lancée en 2023, primée par l'AFD, distribue le cinéma national avec un modèle de partage de revenus fondé sur la performance. Forja, plateforme publique de VOD lancée en 2024 par la Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT), complète l'offre. Dans l'artisanat, MyTindy connecte depuis 2019 les artisans marocains aux marchés européen et américain, tandis que la coopérative Anou permet à plus de 600 artisans d'accéder directement aux acheteurs internationaux en réduisant le recours aux intermédiaires.


Le financement, « frein structurel »

Mais le tableau comporte une ombre considérable. L'IFC relève que malgré ce potentiel, le financement demeure un « frein structurel ». Les chiffres sont sans appel : en 2021, les ICC ont capté moins de 0,5 % du crédit total aux entreprises au Maroc. Seules 3 % des entreprises créatives ont accès à un financement externe. La dette financière cumulée de l'ensemble du secteur ne dépassait pas 1,3 MMDH, soit à peine 0,2 % des crédits aux entreprises au niveau national.


Les fonds propres représentent en moyenne plus de 80 % de la structure capitalistique des entreprises du secteur, un ratio qui atteint 99 % pour les événements et arts du spectacle, et 96 % pour l'édition. Les entreprises dirigées par des femmes ne comptent que pour 11 % de l'endettement financier du secteur – environ 140 millions de dirhams –, signe d'une exclusion financière aggravée.


Les causes de ce sous-financement sont multiples. Du côté de la demande, nombre d'acteurs manquent de compétences en prévision financière et de maîtrise des outils bancaires. La crainte de l'endettement et la méfiance envers les circuits traditionnels demeurent fortes, tandis que la forte dépendance à l'épargne personnelle et aux prêts familiaux fragilise les entreprises. Du côté de l'offre, les banques perçoivent un risque élevé, lié à la prédominance d'actifs immatériels, à l'absence de données financières fiables et à des expériences passées malheureuses. Les solutions de financement existantes ne sont pas adaptées aux cycles financiers des ICC : les prêts disponibles sont essentiellement de court terme, assortis de taux d'intérêt élevés – de 18 à 35 % dans le cas de la microfinance –, et les garanties collatérales classiques sont inopérantes dans un secteur où la valeur réside dans la propriété intellectuelle.


Tamwilcom, principal instrument public de garantie, a néanmoins doublé son soutien au secteur en cinq ans, passant de 113 MDH en 2020 à 237 millions en 2024, avec plus de 1 000 entreprises accompagnées – soit environ 10 % du total des entreprises ICC. Trois sous-secteurs concentrent 90 % des prêts garantis : l'audiovisuel, l'édition et la publicité. Mais l'institution ne dispose pas encore de produit de financement dédié aux ICC, et 83 % des entreprises financées reçoivent des montants inférieurs à 1 million de dirhams. Parmi les dispositifs existants, le programme Intelaka, lancé en 2020, facilite l'accès au financement des TPE et des jeunes entrepreneurs avec des prêts garantis jusqu'à 1,2 MDH à un taux de 2 %, tandis que Start-TPE offre jusqu'à 30 000 dollars de garantie pour le fonds de roulement des startups. Ces outils, conçus pour l'ensemble de l'économie, restent toutefois mal calibrés pour les spécificités des ICC.


Du côté des banques commerciales, l'engagement reste « marginal », selon le rapport. Aucun produit de crédit ni ligne de financement n'est spécifiquement conçu pour les ICC. Aucune équipe sectorielle ne leur est dédiée. Les quelques entreprises créatives qui parviennent à obtenir un prêt bancaire partagent des caractéristiques communes : possession d'actifs tangibles (espaces culturels pouvant servir de garantie), visibilité financière avec des flux de trésorerie prévisibles, et relations bancaires de longue date. Le rapport note cependant que les banques marocaines restent « ouvertes au financement du secteur en raison de son fort potentiel de croissance  », et se montrent intéressées par des mécanismes de garantie couvrant 40 à 60 % du montant des prêts. Une initiative pionnière mérite d'être signalée : la CIH Gaming Card, produit bancaire dédié aux acteurs du jeu vidéo, témoigne du potentiel de développement de produits financiers sectoriels.


Quant au capital-risque, il reste marginal : les fonds d'investissement ne s'engagent guère dans un secteur perçu comme peu rentable et difficile à « scalabiliser », à l'exception notable du jeu vidéo, qui présente les caractéristiques d'une start-up technologique classique. Les gestionnaires d'actifs contactés par l'IFC se disent toutefois ouverts à la création de « poches d'investissement  » dédiées aux ICC, sous réserve de conditions de rentabilité alignées sur le profil de risque du secteur. La microfinance, quant à elle, touche principalement des individus et des très petites entreprises, avec des prêts allant de 100 à 15 000 dollars et des taux d'intérêt de 18 à 35 % pour les projets individuels, un coût qui reste prohibitif pour nombre de créateurs. L'adoption de la loi 50-20, qui autorise les institutions de microfinance à collecter des dépôts et à offrir des services de conseil, ouvre néanmoins de nouvelles perspectives pour développer des produits adaptés aux ICC.


Le Mondial 2030, un accélérateur attendu

L'étude de l'IFC identifie dans la co-organisation de la Coupe du monde de football 2030, aux côtés de l'Espagne et du Portugal, un puissant catalyseur pour accélérer l'internationalisation des ICC et attirer des investissements, notamment dans l'audiovisuel. S'appuyant sur les expériences du Qatar en 2022 et de Paris lors des Jeux olympiques de 2024, le rapport propose trois axes d'action : l'organisation de défilés de mode et de foires artisanales – au Qatar, un événement de mode géant avait rassemblé plus de 150 créateurs de plus de 50 pays devant 20 000 spectateurs – pour mettre en valeur le savoir-faire marocain sur la scène mondiale  la création de « fan zones culturelles » immersives mêlant spectacles vivants, ateliers de poterie ou de tissage et expositions artistiques  et la mise en place de circuits de tourisme culturel incitant les visiteurs internationaux à prolonger leur séjour et à consommer des produits culturels locaux. Les Jeux olympiques de Paris offrent une référence particulièrement inspirante : l'événement a généré entre 7,2 et 12 MM $ de retombées économiques nettes, attiré 358 000 touristes (dont 221 600 internationaux) et mobilisé plus de 2 000 entreprises, dont 79 % étaient des TPE et 88 % des entreprises françaises. Les ICC françaises ont été directement intégrées aux cérémonies et à la programmation, de la danse (plus de 3 000 artistes) à la haute couture, en passant par le jeu vidéo.


L'exemple du Nigeria offre un autre point de comparaison instructif sur le continent africain. L'industrie cinématographique nigériane (Nollywood), deuxième producteur mondial de films après Bollywood, contribue à 0,8 % du PIB du pays et emploie plus d'un million de personnes directement et indirectement. Le gouvernement nigérian a créé en 2024 un Creative Economy Development Fund, en partenariat avec la Banque africaine de développement, qui permet aux créatifs de mobiliser leurs actifs de propriété intellectuelle comme garantie – un modèle que l'IFC recommande expressément au Maroc.


Le Maroc accueille déjà plus de 19 millions de touristes par an – un record atteint en 2025 –, et les travaux d'infrastructures en cours (modernisation de six stades, extension des réseaux 5G, développement du ferroviaire à grande vitesse) offrent un terrain propice au déploiement de cette ambition créative.


Un cadre juridique et institutionnel à construire

Le Maroc a certes posé des jalons : l'introduction du statut d'artiste en 2003, avec la carte professionnelle valable cinq ans, a formalisé les professions artistiques et amélioré les protections sociales. En 2018, une liste de 92 métiers artistiques reconnus a été publiée. Les artistes salariés bénéficient d'une déduction fiscale de 35 % sur l'impôt sur le revenu, plafonnée à 3 000 dollars par an. En 2015, le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication (MJCC) a lancé la Stratégie culturelle 2020, marquant un tournant structurel en positionnant la culture comme un moteur de croissance économique, et non plus comme un simple patrimoine folklorique. Le budget du MJCC devrait dépasser 130 millions de dollars en 2025, traduisant un engagement public croissant. Le Forum marocain des industries créatives et culturelles (FOMICC), organisé par la Fondation HIBA et qui a attiré plus de 1 000 participants lors de sa deuxième édition à Rabat en décembre 2024, s'affirme comme une plateforme nationale de dialogue sectoriel.


Mais le rapport de l'IFC pointe un vide juridique persistant : le Maroc ne dispose toujours pas de définition légale de l'« entreprise culturelle  » ni d'un statut des ressources humaines comparable à l'intermittent du spectacle français, qui permettrait d'attirer et de fidéliser les talents. Le cadre de mécénat et d'incitation fiscale reste embryonnaire : hormis des dispositions limitées au bénéfice d'un petit nombre d'associations d'intérêt public, il n'existe pas de régime fiscal incitatif pour les dons aux arts et à la culture. Les entreprises créatives constituées en PME sont soumises aux taux standards d'impôt sur les sociétés (10 à 30 %), sans avantage sectoriel. Le seuil annuel de revenus du statut d'auto-entrepreneur (500 000 dirhams pour le commerce, 200 000 pour les services) est jugé trop bas pour permettre la croissance des entrepreneurs culturels. L'absence d'incitations fiscales culturelles, combinée à la complexité des calculs d'imposition, décourage la formalisation. Des propositions de loi sur le mécénat et la reconnaissance des entreprises culturelles sont en cours d'élaboration par la FICC.


Des recommandations structurantes, du macro au micro

Pour passer de la dynamique sectorielle à une véritable politique industrielle créative, le rapport de l'IFC formule une série de recommandations articulées autour de plusieurs axes. En premier lieu, l'élaboration d'une stratégie nationale dédiée aux ICC, assortie d'objectifs chiffrés et d'une feuille de route fédérant l'ensemble des ministères concernés – culture, tourisme, finances, industrie, éducation – et les autorités statistiques nationales. Le rapport préconise également le développement d'un cadre juridique pour les entreprises culturelles, à l'instar du statut accordé aux entités de l'économie sociale et solidaire, la simplification des procédures fiscales et la possibilité de paiement électronique de l'impôt pour encourager la formalisation, ainsi que le renforcement de la protection de la propriété intellectuelle et la création de cadres permettant sa valorisation commerciale.


Sur le plan financier, l'IFC recommande la mise en place de mécanismes de financement adossés à la propriété intellectuelle, permettant aux entreprises créatives de mobiliser leurs actifs immatériels comme garanties – à l'image du programme CANEX Creations d'Afreximbank. L'étude propose aussi des obligations culturelles – prêts sur deux à trois ans à taux indexés sur des critères d'impact social –, des avances remboursables à taux accessibles, des lignes de crédit à échéanciers flexibles adaptés à la saisonnalité du secteur, et des fonds de garantie spécifiques pour réduire le risque des prêts bancaires. Pour le cinéma, le rapport préconise des prêts concessionnels ou avances sur distribution remboursables une fois le film générateur de revenus, ainsi que des partenariats de co-financement public-privé sur le modèle de l'IFCIC et des SOFICA en France. Pour le jeu vidéo, il recommande le recours au capital-risque et au financement par dette via des fonds de private equity, adaptés aux studios structurés en phase de croissance. Pour l'artisanat, le crédit-bail d'équipements et le financement adossé aux revenus futurs de revente des œuvres figurent parmi les pistes privilégiées.


Le rapport appelle également au développement de réseaux d'incubateurs et de hubs créatifs, en s'appuyant sur des partenariats public-privé avec des programmes internationaux tels que CANEX d'Afreximbank ou l'accélérateur de Birimian Ventures et de l'Institut français de la mode (IFM), qui accompagne de jeunes créateurs africains vers les marchés internationaux. Le modèle de « La French Touch » de Bpifrance – accélérateurs de 12 à 18 mois, conseil stratégique, programmes de formation au numérique – est cité en référence. Au Maroc, des initiatives existent déjà : l'incubateur Kawaliss, porté par la Fondation HIBA, a soutenu 20 projets avec 15 sessions de formation collective, plus de 200 heures de coaching individualisé et un accès au financement d'amorçage, avec 50 % de projets portés par des femmes. L'incubateur Audace, lancé en 2021 avec le soutien de l'Association marocaine de l'industrie textile et de l'habillement (AMITH), promeut les marques « green made in Morocco » dans la mode, les cosmétiques et le design. Mais ces structures demeurent limitées en portée et ciblent principalement les start-ups, laissant les PME établies insuffisamment desservies.


Enfin, le rapport insiste sur la nécessité de programmes de renforcement des compétences financières et managériales pour les entrepreneurs culturels : « bootcamps » de littératie financière, ateliers de préparation aux demandes de subventions européennes (Europe créative) et de l'UNESCO, coaching exécutif, et formations à l'accès aux marchés internationaux. L'enjeu est aussi de faciliter l'accès subventionné aux outils numériques – logiciels professionnels, plateformes de collaboration, intelligence artificielle – et de former les acteurs aux stratégies de revenus numériques : e-commerce, streaming, distribution en ligne.


« Un véritable changement de regard »

Les réactions des acteurs cités dans le rapport témoignent d'un consensus rare entre institutions internationales, secteur privé et société civile. « Les industries créatives et culturelles du Maroc s'imposent comme l'un des moteurs de croissance les plus dynamiques du pays  », souligne David Tinel, manager régional de l'IFC pour le Maghreb. « Cette analyse, fondée sur des données de marché robustes et développée en étroite collaboration avec les institutions marocaines, offre une base claire pour mobiliser les investissements et accompagner la structuration du secteur à grande échelle  », a-t-il ajouté.


Neïla Tazi, fondatrice et présidente d'honneur de la FICC, estime que ce secteur est « porteur de promesses  » et s'affirme déjà comme une réalité économique en construction. « Cette étude fournit un socle solide pour ancrer pleinement les ICC dans l'agenda des politiques publiques. Elle consacre un véritable changement de regard, désormais porté par une nouvelle génération d'acteurs  », a-t-elle déclaré.


Said Jabrani, directeur général de Tamwilcom, insiste quant à lui sur la valeur ajoutée du secteur « tant sur le plan économique qu'en termes de rayonnement international pour notre pays  ». Amal Idrissi, directrice exécutive de l'OMTPME, souligne pour sa part l'importance de s'appuyer sur les données administratives pour mieux comprendre les secteurs émergents. « En mobilisant son infrastructure de données, l'OMTPME contribue à fournir une évaluation robuste et objective du poids économique du secteur, de la dynamique de l'emploi et des défis de financement, soutenant ainsi des politiques publiques plus ciblées  », a-t-elle déclaré.


L'IFC a également mis en avant la contribution du HCP à cette évaluation, « à travers un cadre méthodologique robuste, la mobilisation de données statistiques officielles et un appui technique dédié pour mieux définir et analyser le périmètre et la dynamique des industries culturelles et créatives du Maroc  ».


Le défi, désormais, est de traduire cette cartographie en actes. Car si le Maroc dispose d'atouts considérables – une jeunesse nombreuse (les 15-34 ans représentent 32 % de la population), un patrimoine culturel d'une exceptionnelle richesse, une diaspora dont les transferts atteignent 11 MM $ par an et une échéance sportive planétaire à l'horizon 2030 –, le passage à l'échelle suppose de lever le verrou du financement et de doter les ICC d'un cadre institutionnel à la hauteur de leur potentiel. L'histoire des politiques culturelles enseigne que la reconnaissance statistique d'un secteur précède souvent sa prise en charge politique. Avec cette étude, la première étape semble franchie.

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Le Desk Datadesk