Les chiffres sont là, massifs, et ils racontent une histoire que beaucoup de Marocains vivent au quotidien sans toujours la nommer. Présentés le 7 avril à Rabat lors d'une conférence-débat, les résultats de l'Enquête nationale sur la famille 2025 (ENF), réalisée par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) auprès de 14 020 ménages entre mai et septembre 2025, dessinent le portrait d'une société en pleine métamorphose.
Deuxième édition après celle de 1995, cette enquête d'envergure, construite sur un échantillon probabiliste tiré de 701 districts du Recensement général de la population et l'habitat 2024 (RGPH 2024), et collectée en mode CAPI, couvre un champ thématique sans précédent : composition des ménages, réseaux de parenté, solidarités, dynamiques conjugales, fécondité, parcours biographiques, mobilité sociale, valeurs familiales et impact du numérique.
« La famille marocaine demeure au cœur de la cohésion sociale, alors même que ses formes, ses équilibres et ses attentes se transforment en profondeur », a déclaré Chakib Benmoussa, Haut-Commissaire au Plan devant un parterre de chercheurs, de responsables institutionnels et de représentants de la société civile. « Ces transformations ne traduisent pas un délitement des liens familiaux, elles révèlent au contraire une capacité d'adaptation, tout en mettant en lumière de nouvelles fragilités. »
La fin du modèle élargi
Le constat le plus frappant tient en un chiffre : 73 % des ménages marocains relèvent désormais du modèle familial nucléaire (un couple, avec ou sans enfants, ou un parent seul), contre 60,8 % en 1995. En une génération, près de 12 points de pourcentage ont basculé. Plus remarquable encore, l'écart historique entre villes et campagnes s'est quasiment résorbé : 72,9 % vivent en milieu urbain, 72,7 % en milieu rural. Le taux d'accroissement annuel moyen des familles nucléaires atteint 3,6 % en ville et 2,4 % à la campagne, signe que la nucléarisation n'est plus un phénomène urbain, mais une tendance de fond nationale.
Le couple avec enfants célibataires reste la configuration dominante (53,9 % des ménages), légèrement plus fréquent dans les campagnes (56,6 %) qu'en ville (52,5 %). En face, les familles élargies, faisant cohabiter plusieurs générations, oncles, tantes, cousins sous un même toit, reculent de façon spectaculaire de 35,2 % à 19,8 %. La baisse est plus prononcée en milieu rural (de 38,7 % à 22,1 %) qu'en milieu urbain (de 32,3 % à 18,8 %).
La cohabitation multigénérationnelle (trois générations ensemble) est devenue quasi marginale, passant de 29 % à 16,8 %. Quant à la polygamie co-résidente, elle a quasiment disparu du paysage statistique : seul 1,3 % des femmes mariées déclarent un conjoint polygame, avec des taux de 1,5 % en milieu rural et de 1,1 % en milieu urbain.
Un pays de petits ménages, un immense défi de logement
La taille moyenne des ménages est passée de 4,6 personnes en 2014 à 3,9 en 2024, et la part des foyers de 4 personnes ou plus a chuté de 66,7 % à 57,2 %. L'explication est arithmétique, mais lourde de conséquences : le nombre de ménages croît à un rythme de +2,4 % par an, soit près de 3 fois celui de la population (+0,85 %). Autrement dit, il faut construire des logements bien plus vite que la population n'augmente. Le défi prospectif est considérable, d'autant que l'urbanisation se poursuit (62,8 % de la population vit en ville en 2024) et que le vieillissement s'accélère.
La proportion des 60 ans et plus est passée de 9,4 % à 13,8 % en 10 ans, à un rythme de +4,7 % par an, soit 5,4 fois celui de la population générale. Le HCP projette que les seniors pourraient atteindre 10 millions à l'horizon 2050, pour représenter 22,9 % de la population. Autre mutation silencieuse : la féminisation de la chefferie de ménage, qui est passée de 16,2 % à 19,2 % en une décennie, avec un pic à 21,6 % en milieu urbain, contre 14,5 % en milieu rural.
« Nids vides » et couples sans enfant
Entre 1995 et 2025, deux évolutions structurantes se dégagent. D'abord, le poids démographique des couples sans enfant a bondi de 3,4 % à 9,4 %, une hausse largement portée par l'essor des « nids vides » : 72,8 % des chefs de ces ménages ont 60 ans et plus, reflet mécanique du vieillissement.
Ensuite, la monoparentalité progresse, passant de 7,3 % à 8,8 %. Elle est plus visible en milieu urbain (9,9 %) qu'à la campagne (6,5 %), où les solidarités de voisinage et la cohabitation traditionnelle en atténuent l'expression statistique.
Un réseau de parenté vaste, un cercle intime restreint
La nucléarisation du foyer n'a pas fait disparaître la parentèle marocaine : elle l'a reconfigurée. En moyenne, un chef de ménage déclare 54 parents dans son réseau familial hors foyer, un chiffre élevé comparé aux moyennes européennes (24 en France, 19 en Suisse). Ce réseau est dominé par la fratrie et belle-fratrie (34,3 % des liens), les oncles et tantes (14,3 %), les parents et beaux-parents (14,2 %), les cousins (11 %), et les neveux et nièces (6,6 %).
Mais ce réseau numériquement étendu ne se traduit pas en un réseau relationnel large. Le cercle de parenté effectivement entretenu (défini par des liens activement maintenus) ne regroupe en moyenne que 17 proches, soit moins d'un tiers. Il se concentre autour de la fratrie (41,9 % des liens actifs), des parents (20,7 %) et des enfants (7,1 %), soit près de 70 % des relations activées. L'indice d'évanescence des liens (la proportion de parents avec lesquels aucun contact n'a été observé sur 12 mois) est particulièrement élevé pour les cousins (81,8 %), les neveux et nièces (67,5 %) et les oncles et tantes (65,6 %). En ville, le cercle des proches se réduit à 15 personnes, contre 21 à la campagne.
La distance grandit entre les générations
En 1995, la proximité résidentielle constituait le socle de la cohésion familiale. En 2025, cette proximité s'est nettement érodée. Moins d'un chef de ménage sur deux réside dans la même localité que ses parents : 45,4 % vivent à proximité de leur père (contre 53 % trente ans plus tôt) et 46,3 % de leur mère (contre 63 %). L'éloignement touche aussi la fratrie : 42,4 % des frères et 35,5 % des sœurs résident encore dans la même localité, contre respectivement 71,6 % et 68,3 % en 1995. Parmi les enfants non cohabitants, seuls 31,6 % vivent à proximité de leurs parents, contre 42,6 %.
Aujourd'hui, 34,5 % des parents proches résident dans une autre préfecture ou province, et 6,4 % à l'étranger (7,9 % en milieu urbain). La proximité immédiate ne concerne que 27,9 % des ménages urbains, contre 49,6 % en milieu rural. Quand les proches sont voisins, 85,3 % se rencontrent quotidiennement. Mais pour ceux qui vivent à l'étranger, les rencontres se concentrent logiquement pendant les vacances annuelles (56,5 %).
Face à cette dispersion, les communications virtuelles se sont imposées comme un ciment familial de substitution. La fréquence hebdomadaire est la plus courante (34,2 %), traduisant ce que le rapport qualifie de « routine communicationnelle » bien établie. Pour les proches résidant à l'étranger, les interactions numériques quotidiennes atteignent 19,6 %. Le soutien moral et le conseil représentent 87,3 % des échanges interfamiliaux, tandis que l'entraide financière gagne en importance à mesure que la distance s'accroît.
Des solidarités persistantes, mais inégales
Au total, 42,5 % des ménages participent à des échanges interfamiliaux, en tant que bénéficiaires (31,4 %), donateurs (25,8 %) ou les deux (14,7 %). Mais 57,5 % ne déclarent aucun échange. Les prêts en argent constituent la forme dominante (36,5 % des services fournis, 37,6 % des services reçus), devant les services en travail (29,1 % / 26,4 %) et les transferts d'argent (21,5 % / 24,2 %). Les services fournis sont dirigés vers les ascendants (39,3 %), ceux reçus proviennent des descendants (43,4 %).
Les ménages dirigés par des femmes déclarent davantage avoir reçu des services (47,7 %) que ceux dirigés par des hommes (27,7 %). En toute logique, les plus modestes sont plus souvent bénéficiaires (31,5 %), les plus aisés plus souvent donateurs (36,4 %). La solidarité familiale s'exprime aussi dans l'emploi : plus de la moitié des chômeurs (58,7 %) reçoivent une aide financière d'un membre du ménage, principalement les ascendants (80 % des aidants). Par ailleurs, 13,7 % des travailleurs indépendants recourent à une main-d'œuvre familiale, et 3,7 % des salariés travaillent dans une entreprise familiale. Cette proportion grimpe à 7,5 % en milieu rural et 9,8 % chez les plus modestes, tirée avant tout par la volonté de préservation de l'héritage familial (39 %).
Le mariage en question
C'est peut-être la donnée la plus parlante de l'enquête : 51,7 % des célibataires déclarent ne pas souhaiter se marier. Chez les hommes, ce refus atteint 59,8 %, alors que les femmes, à l'inverse, expriment plus fréquemment une intention matrimoniale (53,6 %). L'intention de mariage culmine dans la tranche 40-54 ans (56,4 %) et s'effondre après 55 ans (22,5 %), le célibat étant alors vécu comme un mode de vie.
Lorsque le mariage est envisagé, la motivation première reste de fonder une famille et d'avoir des enfants, invoquée par 78 % des célibataires – davantage en milieu rural (81,8 %) qu'en milieu urbain (75,4 %). Mais les obstacles matériels constituent le principal frein, en particulier chez les hommes et les 25-39 ans. Chez les plus jeunes, ce sont les études qui retardent le projet.
Les préférences conjugales révèlent des asymétries de genre persistantes. Les hommes se montrent indifférents au niveau scolaire (47 %) et à l'origine géographique (81,3 %), mais privilégient les femmes plus jeunes (45,7 %) et de même catégorie sociale (43,2 %), tout en rejetant massivement le mariage avec des non-célibataires (84,8 %). Les femmes privilégient des conjoints plus âgés (38,8 %) ou du même âge (29,6 %), préfèrent un conjoint de catégorie sociale supérieure (44,9 %) et refusent, elles aussi largement les non-célibataires (84 %). Dans le choix du conjoint, les valeurs morales et le sens des responsabilités dominent (44,7 %), suivis des relations psycho-affectives (21,2 %), de l'homogamie sociale (12,9 %), de la religiosité (11,5 %) et de la compatibilité intellectuelle (7,3 %).
Un mariage plus tardif, plus autonome, mais toujours encadré
L'âge moyen au premier mariage ne cesse de reculer : 26,3 ans pour les femmes, 33,3 ans pour les hommes au niveau national. Il atteint 27,2 et 33,6 ans en ville, 24,5 et 32,8 ans à la campagne. Dans les familles nucléaires, il est nettement plus élevé (27,8 ans pour les femmes, 34,3 pour les hommes) que dans les familles élargies (21,9 et 29,7 ans), où la cohabitation intergénérationnelle renforce le contrôle social et valorise le mariage précoce. Les données biographiques par cohorte confirment le décalage : l'âge médian au mariage est passé de 22,7 ans pour la génération 1950-59 à 24,6 ans pour la génération 1980-89.
L'acte légal de mariage est quasiment universel (98,9 %). La médiation familiale, qui encadrait 80,2 % des unions en 1995, n'en concerne plus que 58,4 %, mais reste à 67,5 % en milieu rural contre 53,1 % en milieu urbain. Les rencontres personnelles lors des études ou du travail concernent désormais près d'une femme urbaine sur cinq (19,7 %), contre 7,6 % en milieu rural. Les rencontres via les réseaux sociaux ou les sites de mariage émergent à 1 %. Quant aux mariages imposés par la famille, ils ne représentent plus que 0,4 %.
L'endogamie (mariage entre apparentés) recule significativement, de 29,3 % à 20,9 %, avec un gradient générationnel net : 24,6 % chez les 60 ans et plus, 19,5 % chez les 15-59 ans. Elle reste plus fréquente à la campagne (24,2 %) qu'en ville (18,9 %). L'homogamie sociale demeure forte : 83 % des femmes épousent un conjoint de même catégorie sociale, 11,2 % de catégorie supérieure, 4,9 % de catégorie inférieure. L'homogamie géographique concerne 62,5 % des femmes, mais 37,2 % ont épousé un homme d'une autre origine, signe d'une ouverture croissante. Les mariages avec un conjoint étranger restent très rares (0,2 %).
Après le mariage, l'autonomie résidentielle progresse : 55,7 % des femmes s'installent dans un logement indépendant, contre 39,9 % en 1995 (61,9 % en milieu urbain, 44,9 % en milieu rural). La part de celles s'installant chez les beaux-parents a reculé de 52,3 % à 37,1 %.
La fécondité sous le seuil de remplacement
Le taux de fécondité s'établit à 1,98 enfant par femme (confirmant le 1,97 du RGPH 2024), un niveau inférieur au seuil de remplacement des générations (2,1). L'écart entre milieu urbain (1,7) et rural (2,55) reste significatif, de même qu'entre familles élargies (2,09) et nucléaires (1,95). L'instruction joue un rôle déterminant : les femmes sans scolarisation ont en moyenne 2,78 enfants, contre environ un seul pour les plus diplômées. L'activité professionnelle accentue encore l'écart : 2,42 enfants pour les inactives, 0,85 pour les actives. Le niveau de vie confirme la relation inverse : 2,83 enfants par femme parmi les ménages les moins aisés, 1,53 parmi les plus aisés.
Près de 66,8 % des femmes déclarent ne pas souhaiter d'enfant supplémentaire, invoquant en premier lieu les contraintes économiques (48,3 %). Parmi les 33,2 % qui le souhaitent, 51,9 % se déclarent indifférentes au sexe de l'enfant. L'usage de la contraception concerne 66 % des femmes mariées, et dans 85,7 % des cas, la décision est prise conjointement par les deux époux, un marqueur notable d'évolution dans les rapports conjugaux.
Le divorce, concentré dans les premières années
Le taux annuel moyen de divorce s'établit à 3,6‰ au niveau national, avec une incidence plus élevée chez les femmes (4,9‰) que chez les hommes (2,4‰), plus en ville (4,3‰) qu'à la campagne (2,5‰), et davantage chez les ménages modestes (plus de 4,6‰). Le risque culmine de manière spectaculaire au cours des deux premières années de mariage, à 26,8‰ (plus de cinq fois la moyenne nationale), avant de chuter à 18,9‰ entre 2 et 4 ans d'ancienneté, puis à 1,2‰ au-delà de 20 ans. La durée moyenne des mariages avant divorce atteint 9 ans au niveau national – 6,8 ans en milieu rural, 9,7 en ville, 7 ans chez les moins aisés, 10 ans chez les aisés.
Le divorce par consentement mutuel (khol'î) représente 49,7 % des cas, et le divorce judiciaire 46,9 %. Les femmes déclarent être à l'origine de la demande dans 58 % des cas. Les motifs invoqués renvoient aux désaccords domestiques (30,9 %), aux difficultés économiques (12 %), aux conflits avec la belle-famille (11,6 %) et à la violence conjugale (8,8 %). Les femmes citent davantage la belle-famille (13,8 %) et la violence (12,5 %) les hommes, les désaccords domestiques (27,1 %) et la belle-famille (16,5 %).
Après la rupture, 73,9 % des femmes divorcées retournent cohabiter avec leurs proches. Un chiffre frappe : 80 % des femmes divorcées monoparentales ne reçoivent ni pension ni aide matérielle de l'ex-conjoint – 89,3 % en milieu rural. Les pensions versées sont jugées insuffisantes par 67,3 % des femmes pour elles-mêmes et 83,5 % pour leurs enfants. Chez les mères en situation de monoparentalité, ce sentiment d'insuffisance devient quasi universel (94,4 %).
Mères seules : précarité, stigmatisation, solitude
La monoparentalité est un phénomène massivement féminin : 90,7 % de ces familles sont dirigées par une femme – 93 % en milieu rural. Les monoparents ont majoritairement entre 30 et 49 ans (70 %). Le divorce en est la cause principale (58,5 %), suivi du veuvage (39,1 %), qui domine en milieu rural (54,1 %).
La précarité est alarmante : huit monoparents sur dix déclarent de grandes difficultés financières (82,1 % des femmes, 93 % des ménages ruraux). Les contraintes portent d'abord sur les dépenses de base (65 %), et 62 % constatent une détérioration de leur niveau de vie. Le veuvage est associé à une détérioration encore plus marquée (82,6 %) que le divorce (47,2 %). Au-delà de la dimension économique, 59,7 % des parents seuls éprouvent des difficultés majeures dans l'éducation de leurs enfants : déséquilibre émotionnel de l'enfant (36,7 %), suivi scolaire (30,9 %), contrôle du comportement (20,1 %).
Le rapport complet de 159 pages révèle un aspect jusqu'ici peu documenté : 35,5 % des femmes monoparentales déclarent avoir subi un comportement stigmatisant, émanant de l'entourage familial (9,5 %), du voisinage (9,4 %) ou du milieu professionnel (6,4 %). Les formes les plus fréquentes sont le mépris moral et l'humiliation (41,5 %), le harcèlement moral ou sexuel (28,5 %) et l'exclusion sociale (22,7 %). En milieu rural, le harcèlement moral ou sexuel constitue la forme la plus courante (40,5 %).
Enfin, 81,5 % des monoparents ne souhaitent pas se remarier – les hommes y étant beaucoup plus ouverts (44,8 %) que les femmes (15,8 %). Le motif principal du refus : la prise en charge des enfants (70,9 %).
Les aînés, entre protection familiale et détresse économique
La famille demeure le premier rempart des seniors marocains : 59,3 % d'entre eux vivent avec au moins un de leurs enfants. Le ménage constitue un cadre fortement protecteur : 90,8 % des seniors s'y sentent en sécurité, 89,1 % respectés, 70,9 % partagent les valeurs du foyer. Hors domicile, le sentiment de sécurité baisse à 68,9 %, et les seniors vivant seuls (59,8 %) ou en fratrie (41,4 %) se sentent nettement moins en sécurité. La plupart restent autonomes pour les tâches domestiques (62,8 %), mais la dépendance augmente avec l'âge. Quand une aide est nécessaire, 80 % des bénéficiaires sont soutenus par le noyau familial, avec le conjoint (36,1 %) et les filles (26,8 %) en première ligne.
Mais cette protection masque une vulnérabilité économique profonde. Seuls 9 % des personnes âgées estiment que leurs revenus couvrent leurs besoins. 31 % n'ont aucune source de revenus – une proportion qui atteint 51,6 % chez les femmes. La pension de retraite, source principale pour 25,5 % des seniors, profite bien davantage aux hommes (34,1 %) qu'aux femmes (17,1 %), aux urbains (33,8 %) qu'aux ruraux (10 %). 32,1 % des bénéficiaires la jugent insuffisante. 64,3 % des seniors encore actifs déclarent que l'absence de pension les contraint à travailler après 60 ans. Et 23,2 % des personnes âgées ressentent la solitude – 9,8 % de façon permanente –, davantage les femmes (28,6 %) que les hommes (17,6 %).
75,7 % des seniors jugent la proximité de leurs enfants cruciale, et près de la moitié (47,8 %) considèrent nécessaire la création d'institutions d'hébergement adaptées, un besoin marqué chez les personnes vivant seules (59 %), les monoparents (58,5 %) et les couples sans enfants (53,3 %). Ce qu'ils en attendent : une vie sociale satisfaisante (39,7 %) et des conditions d'habitation décentes (34,1 %), loin devant la présence de personnel qualifié (11,1 %).
Des parcours de vie qui se décalent
Les données biographiques inédites recueillies auprès des 36-75 ans mettent en lumière des différences marquées selon le sexe. Les femmes connaissent des transitions familiales plus précoces : elles quittent le foyer parental et se marient en moyenne à 21,6 ans et accèdent à la parentalité à 23,4 ans, contre respectivement 24,8, 27,1 et 28,4 ans pour les hommes. Par cohorte, le décalage se confirme : allongement du célibat, report du mariage, recul de l'âge au départ. À 35 ans, 16,5 % des individus n'ont connu ni départ du foyer parental ni mariage (20,3 % des hommes, 12,9 % des femmes).
Fait notable : la génération 1980-1989 introduit une inflexion, avec un regain de cohabitation intergénérationnelle chez les hommes mariés (27,8 % mariés dans le foyer parental et y résidant encore à 35 ans, contre 26,2 % pour la génération précédente), possiblement lié aux contraintes du marché du logement, et un accroissement de la nuptialité féminine avant 36 ans (84,6 % contre 81,7 %).
L'ascenseur social fonctionne, mais pas pour tous
En 2025, près de deux personnes sur trois (62,2 %) occupent une position sociale différente de celle de leur père, contre 37,8 % d'immobilité, un niveau toutefois inférieur à celui observé en 2011 (68,1 %). La mobilité ascendante atteint 41 % (contre 35,2 % en 2011), le déclassement recule à 21,2 % (contre 33 %). Mais cette mobilité est portée à 61,2 % par les transformations structurelles de l'économie (tertiarisation, recul de l'agriculture, extension du salariat) et seulement à 38,8 % par la fluidité sociale et l'égalité des chances.
En milieu rural, l'immobilité reste élevée (47,3 %) et s'explique à 84 % par les changements économiques structurels. En milieu urbain, la dynamique est plus équilibrée : 69 % de facteurs structurels, 31 % de développement humain et d'égalité des chances. La mobilité ascendante atteint 46,9 % en ville, mais seulement 28,6 % à la campagne.
Le numérique, lien et risque
L'usage des technologies de l'information est ancré dans le quotidien des familles marocaines, mais reste globalement modéré : 51,1 % des utilisateurs y consacrent moins d'une heure par jour. Les écarts sont surtout générationnels : 12,6 % des enfants et petits-enfants du chef de ménage y dédient plus de trois heures quotidiennes, contre 70,2 % des parents et grands-parents qui y passent moins d'une heure. Et 80,3 % des utilisateurs consacrent moins d'une heure à la communication familiale en ligne.
Les TIC sont majoritairement perçues comme un levier de maintien des liens : 56,3 % des répondants estiment qu'elles renforcent les relations avec la fratrie vivant hors du foyer, 35,7 % avec les oncles et tantes, 33,5 % avec les beaux-frères et belles-sœurs, 31,7 % avec les parents, 24,6 % avec les enfants hors ménage, 21,5 % avec les beaux-parents. Seuls 9 % voient un renforcement avec les grands-parents. L'idée d'un affaiblissement des liens reste marginale – environ 2 % des répondants –, et 44,7 % déclarent ne pas se sentir seuls grâce aux TIC.
Chez les 5-17 ans, 61,3 % utilisent les outils numériques, à raison de 67,6 % en ville et de 51,4 % à la campagne. La moitié des enfants y consacrent moins d'une heure par jour. Mais 50,5 % des parents jugent l'effet négatif sur la socialisation, et 35,1 % des enfants ne sont soumis à aucun encadrement parental – 42,5 % en milieu rural. L'absence de contrôle s'accompagne d'une perception plus élevée d'addiction : 42,9 % des parents non encadrants, contre 24 % en cas d'encadrement. Les TIC soutiennent la scolarisation (51,7 %), mais sont aussi associées à des tensions familiales (30,8 %) et à des risques d'addiction chez les enfants (30,9 %).
Une société entre héritage et aspiration
Les perceptions axiologiques recueillies confirment que la famille reste une institution centrale dans les représentations sociales. Pour 38 % des chefs de ménage, elle symbolise la continuité et la transmission des valeurs pour 32 %, elle représente un cadre affectif et de soutien. La continuité est davantage valorisée par les familles nucléaires biparentales (38,6 %) et élargies (39,2 %), tandis que le soutien affectif domine chez les monoparentales (40,5 %).
Près de 48 % des répondants estiment que le schéma « père gagne-pain / mère au foyer » demeure le modèle dominant – 58 % en milieu rural, 43 % en milieu urbain. La perception d'une évolution vers un partage des responsabilités reste modérée, mais plus fréquente en ville (22 %) qu'à la campagne (14 %). Cette coexistence entre référents patriarcaux et aspirations à l'égalité traverse l'ensemble de la société.
Les valeurs jugées essentielles à transmettre aux enfants sont d'abord morales et normatives : probité et intégrité (33,9 %), respect des valeurs et rôles familiaux (26 %), sens des responsabilités (12,1 %). Les valeurs d'ouverture – respect des différences (10,1 %) – sont plus citées en ville (11,9 %) qu'à la campagne (6,6 %), tandis que l'attachement religieux est plus mentionné en milieu rural (11,1 %) qu'urbain (7,8 %). Les relations intergénérationnelles sont perçues comme dominées par le respect mutuel (36 %) et l'entraide (29,4 %), même si 12,2 % des répondants évoquent une faible communication comme trait secondaire.
La première préoccupation exprimée reste le relâchement des liens familiaux (24,9 %), suivie de l'impact du numérique (14,1 %). Les changements les plus cités : le recul des pratiques familiales traditionnelles (13,6 %), la distanciation physique et émotionnelle (12,9 %), la priorité donnée à la réussite sociale (12,1 %) et à l'éducation et l'autonomie des enfants (11 %). Le rapport conclut que ces indices « suggèrent une tension entre la permanence d'un idéal de cohésion et l'ajustement des normes aux transformations sociales contemporaines ».
Après le diagnostic, l'action publique
Le rapport rappelle que la crise de la Covid-19 a clairement illustré le rôle protecteur de la famille : les mécanismes de solidarité interfamiliale se sont intensifiés pour apporter un appui immédiat aux membres impactés, en complément des dispositifs publics de protection sociale.
Le HCP a annoncé que les microdonnées anonymisées de l'enquête seraient rendues accessibles aux chercheurs dès juillet 2026, et que les résultats seraient croisés avec trois autres enquêtes lancées simultanément : l'Enquête nationale sur le niveau de vie 2025/2026, l'Enquête nationale sur la main-d'œuvre 2026 et l'Enquête sur l'emploi du temps 2026. « Une telle articulation est indispensable pour relier les transformations familiales aux conditions d'emploi, à la qualité de vie, à l'activité féminine et à la répartition des tâches domestiques », a-t-il souligné, estimant qu'« adapter les politiques publiques à la famille contemporaine n'est pas un simple impératif social, mais une condition de la justice sociale, de la solidarité nationale et de la préparation de l'avenir. Car en comprenant mieux la famille d'aujourd'hui, c'est la société marocaine de demain que nous préparons. »
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