n°1259.France – Maroc : comme on se retrouve !
Abdelkader El Brazi, levant les bras au ciel après avoir repoussé un penalty de Vincent Candela : c’est la dernière image d’un Maroc victorieux face à l’équipe de France. C’était le 29 mai 1998, sur le pré du Complexe sportif Mohammed V à Casablanca, à l'occasion du tournoi Hassan II, une compétition amicale organisée en préparation à la Coupe du monde qui se tenait quelques semaines plus tard dans l’Hexagone. Au bout du temps réglementaire, et malgré un doublé de Salaheddine Bassir, l’équipe d’Aimé Jacquet avait fini par égaliser, avant de s’incliner aux tirs au but. Cela ne l’empêchera pas de remporter le tournoi, puis son Mondial à domicile dans la foulée.
Depuis, les choses ont bien changé. Si la France est parvenue à maintenir sa présence dans l’élite du football mondial, avec en prime une seconde étoile de champion du monde décrochée en 2018 en Russie, le Maroc s’est lui aussi invité à la table des grands. La dernière confrontation entre les deux nations en est la preuve et demeure encore dans toutes les mémoires. En demi-finale du Mondial qatari en 2022, c’est la bande de Didier Deschamps qui a mis fin au parcours historique des Lions de l’Atlas, alors sous la houlette de Oualid Regragui. À l’époque, minée par les blessures et l’usure tant mentale que physique, la sélection marocaine a rendu les armes et s’est inclinée par 2 buts à zéro.
Le scénario pourrait se répéter, à en croire les observateurs et les calculs de probabilité. En effet, d’après les prédictions du modèle statistique Opta pour cette rencontre, l'équipe de France est créditée de 65 % de chances de victoire, contre seulement 16 % pour le Maroc. Pour autant, les Lions de l’Atlas se présenteront-ils sur le terrain en victimes expiatoires ? Certainement pas dans l’esprit du sélectionneur Mohamed Ouahbi, qui insiste, en conférence de presse à la suite de la qualification face au Canada, sur le nouveau statut de son équipe : « Les gens parlent du Maroc comme d'un prétendant, c’est un honneur. » Le technicien ne cesse de répéter depuis le début de la compétition l’importance de croire en la capacité à aller au bout. Mais pour cela, il va falloir se défaire de l’épouvantail du tournoi.
Un parcours de « costauds »
Si les ambitions du Maroc sont celles d’un prétendant au titre, que dire de celles de la France, dont l’attaque terrifie toutes les défenses ? Après sa promenade de santé en phase de poules, avec au moins 3 buts marqués contre le Sénégal, l’Irak et la Norvège, et une nouvelle démonstration face à la Suède en 16e de finale, les Bleus comptent sur un chapelet de stars capables de briser n'importe quelle arrière-garde.
Même face au mur dressé par la sélection paraguayenne en 8e de finale, les coéquipiers de Kylian Mbappé, auteur du seul but de la rencontre sur penalty, ont su se sortir du piège rugueux imposé par leurs adversaires. Au sortir de ce qui a ressemblé à une bataille, les hommes de Didier Deschamps, dont c’est la dernière compétition avec les Bleus, ont montré qu’ils n’étaient pas venus « jouer en smoking », pour reprendre l’expression de leur capitaine, co-meilleur buteur du tournoi avec 7 buts au compteur.
Durant son parcours, le Maroc a su également déjouer des pièges, dont le dernier face à une intense équipe canadienne en 8e de finale. Une rencontre finalement remportée par le Maroc grâce à un doublé de Azzedine Ounahi et une réalisation de Soufiane Rahimi en toute fin de match. Avant cela, en 16e de finale, l’équipe nationale avait aimanté les éloges en venant à bout des Pays-Bas, maîtrisés pendant le match et achevés durant la séance des tirs au but grâce à un grand Yassine Bounou. Plus tôt dans la compétition, les Marocains avaient brillamment neutralisé le Brésil, et sont venus à bout de l’Écosse puis de Haïti. Globalement donc, le parcours des deux équipes est assez comparable, bien que la Bleus semblent avoir dépensé moins d’énergie que les Lions de l’Atlas, passés par un match à rallonge face aux Pays-Bas.
La question des blessures
Du côté des blessés, quelques incertitudes concernent les deux quarts-de-finalistes. Du côté français, seul le milieu de terrain du Real Madrid, Aurélien Tchouaméni, touché à l’entraînement avant la rencontre face au Paraguay, n’est pas assuré de tenir sa place. En cas de forfait, il serait remplacé par Manu Koné, le polyvalent milieu de l’AS Rome.
Composer avec les absences relèvera davantage du casse-tête pour Mohamed Ouahbi. Sorti sur blessure en début du match contre le Canada, Ismael Saibari, fer de lance de l’attaque marocaine avec 3 réalisations, ne devrait pas faire partie du onze, et sera sauf surprise remplacé par Soufiane Rahimi, jusqu'ici auteur de très bonnes entrées.
Le sélectionneur marocain s'est voulu plus rassurant concernant le cas de Chadi Riad, insuffisamment remis d’une douleur au genou, au point de devoir céder sa place au jeune Redouane Halhal en 8e de finale. Si son indisponibilité est confirmée, le coach a le choix entre miser de nouveau sur Halhal, peut-être un peu tendre face aux superstars françaises, ou repositionner Noussair Mazraoui dans l’axe aux côtés d'Issa Diop, et laisser le couloir gauche à Anass Salah-Eddine, le latéral du PSV Eindhoven.
Les forces en présence
Bien que la France présente l’effectif le plus clinquant de ce Mondial, elle reste fragilisée par ses arrières latéraux : Lucas Digne, arrière gauche d’Aston Villa, et Jules Koundé, piston droit du Barça, sont perçus comme les maillons faibles des Tricolores. C’est là, comme il l'a fait en seconde mi-temps face au Canada, que le onze national pourrait concentrer ses attaques pour bousculer l’arrière-garde de Deschamps.
D'autant que ses atouts offensifs ne sont pas à minorer, en dépit de l'absence de Saibari : un Brahim Diaz brouillon comme finisseur mais inspiré comme passeur (4 assists dans la compétitions), un Azzedine Ounahi retrouvé, avec ses frappes létales et ses décalages intelligents, et un Soufiane Rahimi qui a montré son efficacité dans le jeu avec et sans ballon.
Dans l'entrejeu, le double pivot composé de Neil El Aynaoui et du jeune prodige Ayoub Bouaddi a prouvé qu’il pouvait tenir tête à n’importe quel adversaire. Il devra relever le défi de la bataille du milieu pour espérer limiter les transmissions vers une attaque de feu. Cette dernière, composée de Kylian Mbappé, jamais aussi dangereux qu’en Coupe du monde, d’Ousmane Dembélé, Ballon d’Or en titre, de Michael Olise, le génie du Bayern de Munich, et des flèches parisiennes Désiré Doué et Bradley Barcola, posera le plus grand défi pour la défense vert et rouge.
Ce qui a changé depuis le Qatar
Gagner les duels en milieu de terrain, percer les côtés, étouffer par un pressing organisé l’arrière-garde française, ou encore exploiter judicieusement les coups de pied arrêtés (à l’image de la combinaison gagnante entre Achraf Hakimi et Azzedine Ounahi contre le Canada) sont parmi les recettes d'un possible succès face à la France. Mais au-delà de l’aspect tactique, ce duel au sommet est aussi une épreuve mentale. Là encore, les Lions de l’Atlas ont du répondant, et se présenteront sans complexes face à l’ogre de la compétition. « Le moral est excellent. Tout le monde est super motivé et, surtout, le coach inspire la confiance à tout le monde », nous a confirmé une source à l’intérieur du groupe.
Un tel état d’esprit participe à croire davantage en une victoire, encore plus qu’en 2022, et ce, malgré les prédictions des spécialistes et des superordinateurs. Le Maroc de 2026 paraît en effet plus armé que celui du dernier Mondial. D’abord, l’équipe n’est plus dans la culture de l’exploit, et les rencontres ne sont plus un défi de survie, mais un parcours d’obstacles en vue de décrocher le Graal. Arrivés éreintés en demi-finale, privés de leurs cadres blessés et manquant de solutions de rechange, les hommes de Regragui semblaient à bout de souffle. Aujourd’hui, Mohamed Ouahbi peut s’appuyer sur une formation préservée physiquement, et sur un banc de qualité, à l’image des entrées décisives de Chemsdine Talbi et Soufiane Rahimi.
Un exploit, pas un miracle
Sur le plan du jeu, les ambitions sont également différentes. Avec déjà 10 buts inscrits, contre seulement 5 après le même nombre de matchs qu’au Qatar, les Lions de l’Atlas ont finalisé leur mue : alors qu'ils acceptaient constamment de subir, ils préfèrent désormais créer du jeu, imposer la possession et prendre le contrôle du ballon. Cette transformation est à mettre à l'actif de Mohamed Ouahbi, apôtre de la domination, et vainqueur avec ce précepte de la Coupe du monde U20 au Chili l’année passée.
In fine, battre la France jeudi prochain relèverait objectivement de l'exploit, mais pas du miracle. Et si le quotidien français L’Équipe qualifie les Marocains de « bêtes féroces », c’est probablement parce que la peur a, ne serait-ce qu'un peu, changé de camp.
©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.

