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Le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, lors de la séance mensuelle consacrée à la politique générale, mardi 30 juin 2026 à la Chambre des conseillers. Crédit : Chefferie du gouvernement

n°1253.Souveraineté alimentaire : derrière le bilan d’Akhannouch, une résilience encore fragile

30.06.2026 à 21 H 14 • Mis à jour le 30.06.2026 à 21 H 14 • Temps de lecture : 9 minutes
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Aziz Akhannouch a défendu mardi, devant la Chambre des conseillers, le bilan des politiques menées au nom de la souveraineté alimentaire. Mais de la trajectoire en dents de scie de la production agricole aux grands chantiers hydriques encore à concrétiser, ce bilan dessine moins une souveraineté acquise qu’une résilience en construction, largement soutenue par l’investissement public et les dispositifs d’urgence

Après sept campagnes dominées par la sécheresse, l’agriculture marocaine retrouve une conjoncture plus favorable. Au 12 juin, le cumul pluviométrique avait atteint 571 millimètres, dépassant de 45 % la moyenne climatologique et de 94 % le niveau enregistré lors de la campagne précédente. L’amélioration se reflète particulièrement dans les céréales, dont la production devrait dépasser 90 millions de quintaux (Mqt), contre 44 millions un an auparavant. Un rebond considérable qui ne dispense toutefois pas le Maroc de recourir aux importations.


Au-delà des céréales, les perspectives s’améliorent également pour l’arboriculture, notamment l’olivier, les agrumes et le palmier-dattier, tandis que la reconstitution des réserves des barrages doit favoriser la reprise de l’agriculture irriguée et couvrir les besoins des cultures de printemps et d’été. Ce retournement se lit déjà dans les comptes nationaux : au premier trimestre, la valeur ajoutée agricole a progressé de 18,4 %, contre 8,1 % un an auparavant, tandis que le gouvernement table sur une croissance de 15 % des activités agricoles à la fin de 2026.


C'est dans ce contexte favorable qu'Aziz Akhannouch est intervenu ce mardi 30 juin 2026 à la Chambre des conseillers. Lors de cette séance mensuelle consacrée à la politique générale, le chef du gouvernement a néanmoins dressé un bilan largement positif de l’action menée en matière de souveraineté alimentaire, mettant en avant les investissements hydriques, le soutien aux producteurs et les dispositifs de protection du pouvoir d’achat.


Toutefois, si le redressement actuel, porté en premier lieu par le retour des pluies, apporte un répit, il n’efface pas les fragilités accumulées au cours des dernières années : volatilité structurelle de la production, recul de l’emploi rural, contraction du cheptel et maintien de tensions sur certains prix continuent de peser sur le secteur.


Du Plan Maroc Vert à Génération Green, la continuité revendiquée

Socle de la politique agricole menée depuis près de deux décennies, le Plan Maroc Vert a occupé une large place dans le bilan présenté par Aziz Akhannouch. Lancée en 2008, la stratégie aurait mobilisé près de 132 milliards de dirhams (MMDH) d’investissements et permis au produit intérieur brut agricole d’enregistrer une croissance annuelle moyenne de 4,7 % entre 2008 et 2020. Le chef du gouvernement lui attribue également la création de plus de 50 millions de journées de travail supplémentaires ainsi que le lancement de 989 projets d’agriculture solidaire au profit de 730 000 bénéficiaires. Akhannouch y voit le passage d’une agriculture traditionnelle et vivrière à un secteur érigé en moteur du développement économique et social.


Cette montée en capacité aurait contribué, selon les chiffres avancés par le chef de l’Exécutif, à porter entre 98 % et 100 % le taux de couverture des besoins nationaux en viandes rouges, volaille, lait, fruits et légumes. Une « autonomie » qui aurait, selon lui, permis au marché intérieur de mieux résister aux perturbations des chaînes d’approvisionnement durant la pandémie de Covid-19 et aux tensions successives sur les marchés internationaux.


La stratégie Génération Green 2020-2030 est présentée comme le prolongement de cette dynamique, avec un accent plus marqué sur le capital humain et la structuration sociale du monde rural. Près de 1,4 million d’agriculteurs auraient ainsi été intégrés aux dispositifs de couverture médicale obligatoire et de soutien social, tandis que le salaire minimum agricole a été relevé de 25 % dans le cadre des différentes séquences du dialogue social. Plus de 17 000 jeunes ont par ailleurs bénéficié de financements ou d’incitations publiques pour lancer des projets agricoles et para-agricoles, parallèlement à la création de 30 centres régionaux de formation.


L’Exécutif mise également sur la mobilisation d’un million d’hectares de terres collectives au profit de 200 000 ayants droit, jeunes et investisseurs, ainsi que sur le développement de projets d’agriculture solidaire couvrant entre 350 000 et 400 000 hectares à l’horizon 2030. Ces programmes ciblent en priorité les zones fragiles, les petits exploitants, les femmes et les jeunes ruraux. Sur le volet productif, le gouvernement a conclu 19 contrats-programmes avec les professionnels du secteur, représentant une enveloppe globale de près de 110 MMDH.


… mais des acquis sous tension

L’autonomie productive mise en avant par le chef du gouvernement a toutefois été mise à l’épreuve par les sécheresses successives. Des céréales aux fruits et légumes, en passant par les viandes rouges, plusieurs filières ont connu des baisses de production, des tensions sur l’approvisionnement ou une forte hausse des prix. L’ampleur des investissements, des mesures d’urgence et des dispositifs énumérés par Aziz Akhannouch dessinent en effet le portrait d’un secteur qui reste exposé à des fragilités profondes et rappelle le poids encore déterminant de la pluviométrie.


Comme le rappelle le chef de l’Exécutif, face aux effets de la sécheresse et à la hausse des coûts de production, le gouvernement a mobilisé 20 MMDH pour soutenir les filières végétales et animales, à travers notamment la distribution d’orge et d’aliments composés subventionnés, l’appui aux cultures maraîchères ainsi que la mise à disposition d’engrais à prix soutenus. À cet arsenal s’ajoutent le programme de reconstitution du cheptel, doté de 12 MMDH, le soutien direct aux éleveurs, l’allègement de leur endettement et les mesures de préservation des femelles reproductrices, ainsi que la suspension de droits de douane et de la TVA sur certaines importations de bétail et de viandes. Akhannouch chiffre à 135,6 MMDH les dépenses de compensation mobilisées entre 2021 et la fin de 2025.


La trajectoire céréalière illustre cette vulnérabilité. Après une récolte de 103,2 Mqt en 2020-2021, la production s'est effondrée à 34 millions la campagne suivante, avant de rebondir à 55,1 Mqt en 2022-2023, puis de retomber à 31,2 Mqt en 2023-2024 et de remonter à 43,1 millions en 2024-2025. Les plus de 90 millions de quintaux attendus cette année constituent donc un rebond majeur, mais largement porté par le retour des précipitations. Les fruits et légumes ont connu des tensions comparables : entre 2022 et 2023, les exportations de tomates, d’oignons et de pommes de terre vers l’Afrique de l’Ouest avaient été suspendues à plusieurs reprises pour préserver le marché intérieur, alors que le HCP relevait une hausse mensuelle de 17,8 % des prix des légumes et une progression annuelle de 20,1 % des produits alimentaires.


La filière des viandes rouges a, elle aussi, nécessité une intervention croissante de l’État. En février 2025, Ahmed El Bouari, ministre de l’Agriculture faisait état d’un recul de 38 % du cheptel par rapport au recensement de 2016. Les importations de bovins avaient été facilitées dès l’automne 2022, puis celles des ovins en février 2023, parallèlement aux exonérations fiscales et douanières. Quelque 875 000 ovins ont ainsi été importés en 2023 et 2024. La dégradation des effectifs avait également conduit le roi Mohammed VI à appeler, en février 2025, à ne pas accomplir le sacrifice de l’Aïd Al-Adha.


Les répercussions ont enfin touché l’emploi : entre 2021 et 2024, le milieu rural a perdu 452 000 postes, tandis que le secteur de l’agriculture, de la forêt et de la pêche, plus globalement, en a perdu 554 000, selon les bilans annuels du HCP. Si le recul de l’inflation alimentaire, passée selon Akhannouch de 20,8 % en février 2023 à -1,5 % en décembre 2025, marque une nette détente, il ne signifie pas un retour des prix à leurs niveaux antérieurs. Importations, restrictions à l’exportation, subventions, exonérations et compensation témoignent ainsi de l’ampleur de la réponse publique, mais aussi de celle des déséquilibres qu’elle a dû amortir.


Eau et énergie, les autres piliers de la souveraineté alimentaire

Revendiquant les acquis du Plan Maroc Vert et de Génération Green, Aziz Akhannouch en a néanmoins reconnu, en creux, la principale limite : la performance agricole et, par extension, la souveraineté alimentaire restent tributaires de la capacité du pays à sécuriser durablement ses ressources en eau. « Il ne peut y avoir de souveraineté alimentaire réelle sans souveraineté hydrique et énergétique », a-t-il ainsi soutenu, faisant de ces deux chantiers les relais structurels de la politique agricole.


Sur le volet agricole, le chef du gouvernement fait état de 72 450 hectares aménagés, de 541 millions de mètres cubes d’eau d’irrigation valorisés et d’une amélioration de la desserte de 18 000 exploitations. L’ambition, a-t-il souligné, vest d’atteindre 930 000 hectares équipés en irrigation localisée à la fin de 2026, soit 58 % de la superficie irriguée, parallèlement à la réhabilitation de plus de 200 000 hectares de périmètres de petite et moyenne hydraulique.


À une échelle plus large, l’enveloppe du Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation a été portée de 115 à 143 MMDH. La capacité de dessalement aurait atteint 415 millions de mètres cubes à fin 2025, contre 46 millions en 2021, et devrait être portée à 1,7 milliard à l’horizon 2030. Akhannouch a également cité les interconnexions permettant de transférer plus de 400 millions de mètres cubes par an, sept barrages achevés et douze autres en construction. Une partie substantielle de ces capacités relève toutefois encore d’objectifs à concrétiser dans les prochaines années.


Sur le plan énergétique, la part des renouvelables dans la puissance installée serait passée de 37,1 % en 2021 à 46,1 % actuellement, pour un objectif de 52 % en 2030. Le chef du gouvernement a également relié l’énergie au coût d’acheminement des denrées, rappelant les 8,63 MMDH accordés aux professionnels du transport routier entre mars 2022 et mai 2024 afin d’atténuer la transmission de la hausse des carburants aux prix des marchandises.


Le tableau qui se dégage est ainsi moins celui d’une souveraineté acquise que d’une résilience encore en construction : les capacités productives et hydriques se sont renforcées, mais leur efficacité reste étroitement liée à la disponibilité de l’eau, tandis que l’État demeure régulièrement appelé à soutenir l’offre, amortir les chocs et contenir les prix.


C’est sur cet écart entre ambition structurelle et gestion répétée de l’urgence qu’Aziz Akhannouch a choisi de conclure sur un registre plus politique. À l’approche des échéances électorales, le chef du gouvernement a ainsi dénoncé toute « exploitation politique » des difficultés liées aux prix et aux aléas climatiques. Une manière de renvoyer les critiques à la conjoncture, alors que la solidité du bilan revendiqué se mesurera précisément à sa capacité à lui résister.

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