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JusticeAffaire Raissouni: la défense de l’accusée contredite par l’enquête et le contre-examen médical

04.09.2019 à 18 H 25 • Mis à jour le 05.09.2019 à 16 H 40
Par Kenza Filali
L’enquête de la police des mœurs de Rabat a conclu, sur la base de dépositions des accusés et de la collecte de preuves matérielles, que la journaliste Hajar Raissouni a avorté clandestinement dans une clinique de Rabat, contredisant la défense qui affirme que l’intervention n’a été justifiée que par une hémorragie. Le contre-examen du CHU de Rabat, consulté par Le Desk, aboutit à un « test de grossesse positif »

Hajar Raissouni, journaliste engagée à Akhbar Al Yaoum et nièce d’Ahmed Raissouni, idéologue du MUR, matrice du PJD, est aux prises avec la justice après avoir été accusée de « relations sexuelles hors mariage », « d’avortement clandestin », « d’usurpation d’identité » et de « déclarations mensongères ».


Selon nos sources, l’enquête de la brigade des mœurs dépendant de la préfecture de police de la région de Rabat a conclu à plusieurs faits accablants la journaliste après interrogatoire des cinq accusés dans cette affaire dont le médecin gynécologue obstétricien, le réanimateur, l’assistante en charge des patients et le compagnon de Hajar Raissouni.


Sur les conditions de leur arrestation, la police aurait, selon nos sources, reçu des informations préalables sur le fait que des avortements clandestins étaient régulièrement pratiqués dans cette clinique privée de Rabat et qu’une surveillance des lieux avait été autorisée par le parquet.


Lire aussi : L’affaire Hajar Raissouni, nouvelle machination politico-médiatique


Hajar Raissouni avait pris rendez-vous auprès de cette clinique le 30 août, pour subir une intervention chirurgicale le lendemain. Elle a été interpellée avec son compagnon soudanais sur le perron de l’établissement quelques heures après avoir subi un avortement sur un fœtus de 7 semaines, indiquent les mêmes sources proches de l’enquête.


La secrétaire administrative de la clinique a indiqué aux enquêteurs que la principale accusée a avorté contre une somme de 3 500 dirhams pour l’acte en lui-même et 700 dirhams pour les frais d’anesthésie. L’essentiel de cet argent liquide a été saisi pour les besoins de l’enquête. Ce que le technicien en charge de la réanimation a lui aussi attesté prétextant pour sa défense ne pas savoir si cette opération était illégale puisqu’il agissait sous l’autorité du médecin-chef de la clinique.


La police a aussi saisi dans la salle d’opération plusieurs éléments matériels aux fins d’expertise et présentés comme preuves au tribunal : un aspirateur ayant servi à l’interruption de la grossesse, des compresses imbibées de sang et d’autres produits de pharmacie.


Les enquêteurs n’ont pas pu obtenir du médecin d’image échographique du fœtus, celui-ci affirmant n’avoir pas enregistré l’acte médical qui n’a conclu, selon ses dires, qu’à la constatation d’un épanchement de sang au niveau de l’utérus justifiant son intervention.


Fait troublant consigné par l’enquête, Hajar Raissouni qui avait déjà consulté cette clinique en 2018 s’était enregistrée sous un faux nom : Hajar Ziani. Selon le carnet de visites tenu par l’assistante et le dossier médical ouvert à ce nom, la journaliste s’était déclarée divorcée, puis remariée et mère d’un enfant de six ans.


Si la défense de Raissouni affirme qu’elle ne s’est présentée à cette clinique qu’en urgence suite à des douleurs ressenties au bas ventre, l’analyse des communications téléphoniques entre les protagonistes de l’affaire montre qu’elle avait pris rendez-vous à l’avance et qu’elle était arrivée après l’heure convenue avec le médecin.


La patiente avait déclaré au médecin et à ses assistants qu’elle avait constaté un retard de son cycle menstruel. Son fiancé a déclaré qu’il était opposé à un avortement et qu’il désirait cet enfant arguant que son union avec sa fiancée devait être actée et célébrée le 14 septembre. Il a assuré aux enquêteurs n’avoir pas été mis dans la confidence d’un avortement. Pour lui, la consultation lui avait été expliquée par sa fiancée pour un soupçon d’hémorragie interne et non dans le but de procéder à un curetage.


Les enquêteurs ont requis une contre-expertise réalisée le 31 août par les services du CHU Ibn Sina de Rabat. Dans le carnet de consultation transmis à la presse par la défense de Raissouni et dont Le Desk détient copie, il est mentionné que la patiente a été « avortée (…) selon ses dires ». Plus loin, il est affirmé qu’il n’a été fait usage de pince de Pozzi (ou tenaculum) pour atteindre la cavité utérine. Ce à quoi la défense de l’accusée a vite conclu à une absence d’avortement. Mais les médecins du CHU de Rabat ont parallèlement indiqué aux enquêteurs que leur constat était préliminaire et qu’une auscultation plus détaillée était nécessaire pour statuer, d’autant que l’IVG a été réalisée par aspiration selon les témoignages de l’anesthésiste et de l’assistante.


Dans ses conclusions finales que Le Desk a pu consulter, le professeur en charge du service gynécologique-obstétrique du CHU Ibn Sina atteste, après contre-examen, d’un « test de grossesse (hormone HCG) positif ».


L’affaire Hajar Raissouni a suscité une vive polémique en considération du milieu conservateur auquel elle appartient même si elle-même n’a pas d’obédience politique affirmée et surtout du fait que son oncle, Ahmed Raissouni prône dans ses prises de positions et de par son statut un stricte abstinence sexuelle avant le mariage. En 2015, en plein débat sur la nécessité de réformer les textes encadrant l’IVG, il s’était déclaré opposé à toute flexibilité à ce sujet. Ses contradicteurs l’appellent aujourd’hui à se prononcer sur le cas de sa nièce et de dire s’il y a lieu de l’absoudre par une fatwa de toute atteinte aux préceptes religieux qu’il défend.


Comme pour le cas de l’affaire Amina Mae El Ainine, députée islamiste qui a posé en photo devant le Moulin-Rouge sans son hijab, le cas Hajar Raissouni bifurque sur la question de l’« hypocrisie » de certains tenants d’une ligne doctrinale sans concessions, premiers opposants au respect des libertés individuelles et de la sécularisation de la vie privée, mais qui se trouvent ainsi piégés lorsque la loi en vigueur, aussi liberticide soit-elle, sanctionne un des leurs.


Il est aussi intéressant de constater que l’utilisation politico-médiatique de cette affaire ne se résume pas à ceux qui pointent l’ambiguïté des islamistes. Surfant sur le cas de Hajar Raissouni, comme sur d’autres cas précédents pour s’en prendre à la Commanderie des croyants et aux institutions, le prince Moulay Hicham s’est fendu d’un tweet par lequel il se garde bien de revendiquer un nécessaire processus de sécularisation de la société en faveur des libertés individuelles, mais en appelle « à nos traditions islamiques qui sanctuarisent la vie des gens (…) en défense de leur honneur »…

Par Kenza Filali
Le Desk Newsroom