n°1191.Cadmium dans les engrais : OCP Nutricrops, un temps d’avance sur l’agence sanitaire française
C'est un rapport qui a fait l'effet d'un électrochoc. Le 25 mars, l'Agence nationale française de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (ANSES) a rendu publique une expertise de plus de 400 pages confirmant ce que les scientifiques redoutaient depuis une décennie : la population hexagonale est surexposée au cadmium, un métal lourd classé cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction. Près de la moitié des adultes français présentent des concentrations urinaires dépassant les seuils critiques, avec des niveaux d'imprégnation trois à quatre fois supérieurs à ceux observés chez leurs voisins européens. L'alimentation, qui représente jusqu'à 98 % de l'exposition chez les non-fumeurs, constitue la voie principale de contamination.
Ce constat n'est pas nouveau. Il s'inscrit dans la continuité directe des travaux que l'ANSES mène depuis 2019, année où l'agence avait déjà formulé une recommandation restée sans traduction réglementaire : abaisser la teneur maximale en cadmium des engrais minéraux phosphatés à 20 milligrammes par kilogramme de P₂O₅. Sept ans plus tard, l'ANSES réitère cette préconisation avec une fermeté accrue. Ce seuil de 20 mg/kg – qui correspond au niveau éligible à l'étiquetage européen « faible teneur en cadmium » prévu par le règlement UE 2019/1009 – demeure bien en deçà de la norme européenne en vigueur, fixée à 60 mg/kg, et plus encore de la réglementation française, qui tolère encore 90 mg/kg. L'agence y voit la condition indispensable pour ne pas dépasser un flux d'apport de 2 grammes de cadmium par hectare et par an dans les sols agricoles, et ainsi inverser, à terme, la dynamique d'accumulation qui contamine la chaîne alimentaire.
Or, ce seuil que l'ANSES appelle de ses vœux, un acteur industriel majeur l'a déjà atteint. Depuis le 1er février 2025, l'intégralité des engrais phosphatés commercialisés en Europe par OCP Nutricrops, filiale du groupe marocain OCP, présente une teneur en cadmium inférieure à 20 mg/kg de P₂O₅ – soit trois fois moins que la limite réglementaire européenne. Cette performance, certifiée par l'obtention du label européen « Low Cadmium » en juin 2025, n'est pas le fruit d'une réaction à l'actualité réglementaire. Elle résulte d'une stratégie industrielle engagée de manière anticipée, indépendamment de toute contrainte normative nouvelle. Le groupe s'est en outre engagé à étendre cette norme à l'ensemble de sa production mondiale, toutes destinations confondues, signe que la décadmiation est pensée non comme une concession au marché européen, mais comme un axe stratégique global.
Un polluant aux origines multiples
La convergence entre les conclusions de l'ANSES et le positionnement d'OCP Nutricrops mérite d'être examinée à l'aune de ce que représente réellement le cadmium dans les sols. Ce métal lourd, naturellement présent dans l'environnement, provient de multiples sources : érosion de la roche, activité volcanique, incendies de forêt, mais aussi retombées atmosphériques, déchets agricoles et urbains. Selon les données de l'ANSES, les matières fertilisantes représentent en moyenne plus de 80 % des apports en cadmium aux sols agricoles français, les engrais minéraux phosphatés comptant à eux seuls pour 55 % de ce total, devant les effluents d'élevage et les boues de compost. Toutefois, une étude réalisée en 2017 à la demande de la Commission du marché intérieur et de la protection des consommateurs (IMCO) du Parlement européen avait établi que l'apport annuel imputable aux engrais phosphatés représentait moins de 0,1 % du stock de cadmium naturellement présent dans les sols. De même, une étude de l'INRA (Institut national de la recherche agronomique, aujourd'hui INRAE) a évalué à seulement 2 % la contribution des engrais à l'enrichissement moyen annuel en cadmium des terres émergées. Dès 2015, le comité d'experts scientifiques de la Commission européenne (SCHER, Scientific Committee on Health and Environmental Risks) avait pour sa part formellement écarté tout risque d'accumulation du cadmium dans les sols dès lors que la teneur est inférieure à 80 mg/kg de P₂O₅.
Ces éléments de contexte n'invalident en rien l'urgence d'agir – l'ANSES le souligne sans ambiguïté – mais ils permettent de comprendre que la réduction du cadmium dans les engrais relève d'une logique de précaution volontariste plutôt que de la réponse à une menace isolée. L'agence elle-même relève que les opérations de décadmiation présentent des surcoûts agricoles limités au regard du fardeau sanitaire que représente le cadmium pour la population. C'est précisément cette logique de prévention à la source qu'OCP Nutricrops a choisi d'embrasser.
Un investissement conséquent dans la décadmiation
La transformation industrielle qui sous-tend cette démarche est considérable. Le groupe OCP a investi plusieurs dizaines de millions d'euros dans le déploiement à grande échelle de technologies de décadmiation, tant au niveau de l'acide phosphorique que de la formulation des engrais. Ces procédés, développés en étroite collaboration avec l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), reposent sur des innovations allant de la cocristallisation à l'utilisation d'additifs spécifiques, en passant par des techniques permettant d'extraire le cadmium. En 2025, OCP a produit deux millions de tonnes d'engrais grâce à la technologie de cocristallisation, avec l'ambition de porter à trois millions de tonnes le volume d'engrais décadmiés d'ici 2027. Cette stratégie d'innovation de long terme traduit la volonté du groupe d'améliorer en continu la qualité et la durabilité de ses produits, tout en anticipant les évolutions réglementaires et les attentes sociétales.
Le choix du seuil de 20 mg n'est donc pas un simple objectif industriel. Il traduit un engagement de responsabilité adossé à la trajectoire scientifique identifiée par l'ANSES elle-même : à ce niveau de teneur, associé à de bonnes pratiques de fertilisation, il devient possible d'enrayer puis, dans la durée, de réduire la contamination des sols agricoles et des denrées alimentaires. OCP Nutricrops fait valoir que ce cap a été retenu précisément parce qu'il s'inscrit dans une dynamique de progrès continu plutôt que de conformité minimale – une trajectoire que le rapport de l'ANSES vient aujourd'hui conforter.
Cette certification intervient dans un contexte où le groupe OCP a fait l'objet, ces dernières années, d'offensives médiatiques et politiques récurrentes en Europe sur la question du cadmium. Début 2025, un reportage à charge diffusé sur la chaîne française M6 mettait en cause la teneur en cadmium des engrais d'origine marocaine, à l'appui d'assertions totalement fausses. En juin de la même année, plusieurs unions régionales de professionnels de santé (URPS) lançaient une alerte qualifiant le cadmium de « bombe sanitaire », alimentant un climat de défiance qui, de l'aveu de plusieurs observateurs du secteur, n'est pas exempt d'arrière-pensées commerciales. Des concurrents européens et nord-américains d'OCP sur le marché des engrais phosphatés ont en effet intérêt à voir se durcir les barrières réglementaires pesant sur les phosphates d'origine sédimentaire, naturellement plus riches en cadmium que les phosphates d'origine magmatique exploités en Russie ou en Scandinavie. Dans ce contexte, la certification « Low Cadmium » obtenue par OCP Nutricrops constitue aussi une réponse factuelle aux tentatives de marginalisation commerciale, en démontrant que la décadmiation industrielle permet d'atteindre les standards les plus exigeants, quelle que soit l'origine géologique de la roche.
Fertiliser mieux, pas moins
L'approche d'OCP Nutricrops intègre une dimension agronomique qui dépasse la seule question de la composition chimique des engrais. L'entreprise accompagne les agriculteurs à travers les principes dits « 4R » de la fertilisation de précision : la bonne source, c'est-à-dire le nutriment adapté au sol et à la culture le bon dosage, ajusté aux besoins réels et non à des habitudes standardisées le bon moment, calé sur le cycle de la plante et le bon endroit, en fonction des spécificités du terrain. Cette méthodologie repose sur des solutions sur mesure, élaborées territoire par territoire, qui visent à réduire les apports excédentaires tout en préservant la productivité et la compétitivité des exploitations.
Car le phosphore demeure un nutriment irremplaçable. Avec l'azote et le potassium, il constitue l'un des trois piliers de la fertilité des sols et de la sécurité alimentaire mondiale. En France, son utilisation a diminué d'environ 70 % depuis la fin des années 1980, et de nombreux sols présentent aujourd'hui des signes de carence. L'enjeu, comme le souligne l'ANSES elle-même, n'est pas de supprimer les engrais phosphatés, mais de concilier cet apport nécessaire avec la préservation de la santé des sols et des populations. OCP Nutricrops entend y répondre par cette double voie : des engrais à faible teneur en cadmium et des pratiques de fertilisation ajustées, dans une logique qui se veut à la fois de transparence, d'innovation et de responsabilité.
OCP Nutricrops en anticipation de la réglementation
Le gouvernement français semble avoir pris la mesure de l'urgence. Le ministère de l'Agriculture a annoncé, le jour même de la publication du rapport de l'ANSES, une trajectoire de diminution progressive des seuils autorisés : de 90 mg/kg actuellement à 60 mg/kg en 2027, puis 40 mg/kg en 2030, et enfin 20 mg/kg avant 2038, sous réserve d'une étude d'impact favorable. La Commission européenne, de son côté, envisage d'atteindre ce dernier seuil à l'horizon 2034 pour l'ensemble de l'Union. Quelques États membres – la Finlande, la Hongrie, la Slovaquie – appliquent déjà la norme de 20 mg/kg.
Dans ce paysage en mouvement, la position d'OCP Nutricrops détonne par son caractère anticipé. Là où les échéances réglementaires se comptent encore en années, le groupe marocain a déjà franchi le palier que les autorités sanitaires et les législateurs européens considèrent comme l'objectif à atteindre. La création, autorisée en février 2026 par décret gouvernemental, d'une filiale dédiée en France, OCP Nutricrops France SAS, dotée d'un capital de 26 millions d'euros, témoigne d’ailleurs de la volonté du groupe de s'ancrer durablement sur le premier marché agricole de l'Union européenne, en développant des produits de spécialité adaptés aux sols et aux cultures du continent en collaboration avec les instituts de recherche européens. Enfin, le fait que le plus grand producteur mondial de phosphates – OCP détient environ 70 % des réserves mondiales de roche phosphatée – se soit engagé dans cette voie constitue un signal industriel dont la portée dépasse le seul marché européen.
Le rapport de l'ANSES, en confirmant la pertinence du seuil de 20 mg/kg et en appelant à son application rapide, valide de facto une trajectoire qu'OCP Nutricrops a empruntée avant même que la recommandation ne se transforme en obligation. Ce que l'agence sanitaire française présente comme un objectif de santé publique, le groupe OCP l'a traduit en réalité industrielle. Il reste que la stabilisation effective de la contamination des sols prendra, de l'aveu même de l'ANSES, plusieurs dizaines d'années. Le temps long de la chimie des sols impose la patience mais il récompense aussi ceux qui agissent tôt.
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