Le bloc notes de la rédaction
À Chellah, le trio Mahaleb tisse les fils de la mémoire et de l’exil
Sous la lumière dorée d’un soleil déclinant, le site historique de Chellah a vibré jeudi au rythme feutré et pénétrant du trio Mahaleb. À l’occasion de la 20e édition du Festival Mawazine-Rythmes du Monde, les trois musiciens ont offert au public une performance intime et chargée d’émotion, où la musique devient mémoire, filiation et pont entre les peuples.
Fondé en 2015 à Lyon par Carole Marque-Bouaret, le trio trouve son origine dans une quête identitaire : celle d’une musicienne française d’ascendance arménienne, née en Turquie, qui fait de la scène un espace de résilience et de transmission. Le nom du groupe, Mahaleb, emprunté à une épice utilisée dans le pain traditionnel arménien (le tcheurek), incarne cette volonté de célébrer les héritages culturels dans leur complexité, leur beauté et parfois leur douleur.
Dans l’écrin naturel et mystique de Chellah, le concert s’est ouvert sans artifices, avec une sobriété assumée. Le trio a déroulé un répertoire chanté en turc et en arménien, mêlant voix douce et grave, clarinette turque, accordéon diatonique et percussions aux textures fines : tambours sur cadre, derbouka et zarb se répondaient sans jamais dominer, structurant le silence autant que la mélodie. Loin de la démonstration, leur musique s’est imposée par sa justesse, sa retenue, et surtout, par sa capacité à dire l’indicible.
Le public, recueilli, parfois les yeux fermés, s’est laissé porter par ces mélodies qui racontent des récits familiaux, des départs, des enfances lointaines. Les mots avaient du poids, les silences aussi. Assis en rangs face à la scène, les spectateurs ont accueilli cette expérience musicale comme un moment suspendu, presque sacré.
« Mon grand-père est né à Bursa. Il a laissé un journal intime dans lequel il raconte la maison familiale, les figuiers, les grenadiers… et la fuite. C’est à travers ses mots que j’ai compris mon histoire », a confié Carole Marque-Bouaret avant d’interpréter Su bursa'nin kestanesi, suivi de Babadan oğula (De père en fils), un hommage poignant aux lignées turques et à la transmission. Un autre moment fort du concert fut l’interprétation de Deleyaman, chant emblématique de l’exil arménien, résonnant comme une prière dans les ruines séculaires de Chellah.
Au fil des morceaux, Mahaleb a rendu hommage à des figures musicales disparues, comme le clarinettiste tzigane Selim Sesler, tout en faisant dialoguer récits personnels et mémoire collective. Chaque morceau se voulait une trajectoire – celle d’un peuple déplacé, d’un héritage préservé par la musique, d’un dialogue silencieux entre langues entremêlées et identités multiples.
La scénographie, minimaliste, a laissé place à la profondeur du propos artistique. Dans cet univers sonore délicat, chaque respiration du duduk, chaque vibration de tambour semblait faire corps avec les pierres millénaires, les cigognes silencieuses, et le bruissement discret des feuillages de Chellah. La musique ne se contentait pas d’occuper l’espace : elle le révélait.
Au terme de cette parenthèse musicale, l’artiste, visiblement émue, a tenu à remercier le public et les organisateurs : « Merci au Festival Mawazine de nous avoir accueillis ici. C’est un cadre magnifique et notre séjour à Rabat a été très agréable... » Quelques applaudissements discrets mais fervents sont venus clore cette performance singulière, comme pour ne pas rompre la magie d’un moment suspendu.
Placée sous le Haut patronage du Roi Mohammed VI, la 20ᵉ édition de Mawazine se poursuit jusqu’au 28 juin. Cette année encore, le festival fait de Rabat-Salé un creuset d’échanges artistiques, réunissant les plus grandes voix du monde arabe et international dans une programmation éclectique, où l’intime côtoie le spectaculaire. Le concert de Mahaleb en fut l’une des expressions les plus délicates et mémorables.
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