Le bloc notes de la rédaction
A Kénitra, l’extraction de sable précipite l’agonie de la plage de Mehdia
Le littoral de Kénitra offrait autrefois un ruban de sable presque ininterrompu sur cent kilomètres. Au cœur de ce dispositif naturel, la plage de Mehdia occupait une place d'exception : un « estran majestueux » de 340 mètres de large et 1,5 kilomètre de long, composé de sables fins et bioclastiques.
C'est précisément ce trésor géologique qui, selon Aicha Benmohammadi, « a attiré une cupidité destructrice ». Directrice de l'équipe Géosciences de l'environnement à la faculté des sciences de l'université Ibn Tofail, la chercheuse a vu Mehdia subir « trente ans de calvaire qui l'ont conduite au seuil de l'irréversible ».
Aujourd'hui, dit-elle, la plage « n'est plus que l'ombre d'elle-même ». Le diagnostic qu'elle pose est sans appel : « Nous sommes face à un collapsus morphologique. » Le système littoral a franchi un seuil de dégradation que « les seules forces naturelles ne peuvent plus réparer ».
Une triple agression, au nord, au sud et au cœur
Le démantèlement s'est joué sur tous les fronts. Au nord, à hauteur des localités de Chlihat et Oulad Bergel, comme au sud, « l'exploitation sauvage » des dunes bordières, ces réservoirs de sable qui alimentent naturellement la plage, a privé le rivage de ses « réserves de secours ». Pendant des années, des files de camions venaient quotidiennement charger le sable arraché aux dunes. « Normalement, la dune alimente la plage lors des tempêtes, explique Aicha Benmohammadi. Sans elles, le système s'amincit sans pouvoir se régénérer. »
Mais le « coup de grâce », selon la géologue, est venu du large. Entre 2002 et 2015, le dragage intensif a, selon ses termes, « littéralement aspiré le cœur de Mehdia ». À proximité immédiate du rivage, parfois à quelques mètres des baigneurs, des dragues ont creusé, sur des fonds de six à dix mètres et sur une superficie de six kilomètres carrés, des fosses de deux à quatre mètres de profondeur. La nature ayant horreur du vide, ces cavités sous-marines fonctionnent désormais « comme des aspirateurs géants », décrit la chercheuse : par simple gravité et sous l'action de la houle, le sable de la plage glisse vers le large pour combler les trous béants. Benmohammadi parle d'un « effet de fosse de piégeage » qui se traduit par un « transfert massif de sédiments du haut vers le bas de la plage ».
D'une plage « bouclier » à une plage « passoire »
Les chiffres traduisent la brutalité du basculement. Les recherches conduites depuis trente ans par l'équipe de la chercheuse montrent un recul du trait de côte passé d'une valeur naturelle de 0,7 mètre par an à près de 4 mètres par an, soit une accélération de près de six fois. L'estran a perdu les deux tiers de sa largeur, glissant de 320 à 120 mètres environ. Mehdia est, dit Benmohammadi, « un cas d'école, cité dans les revues internationales, mais ignoré par les gestionnaires locaux ».
Surtout, la plage a changé de nature. De « dissipative », amortissant en douceur l'énergie de la houle sur 320 mètres de sable, elle est devenue « réfléchissante » : « Les vagues ne s'échouent plus, elles rebondissent contre des falaises vives. » Passée, selon la formule de la géologue, du statut de « bouclier » à celui de « passoire », elle ne joue plus son rôle d'amortisseur. Les vagues frappent désormais le trait de côte « avec une force décuplée », provoquant des effondrements verticaux. La corniche bétonnée du front de mer en porte les stigmates : sapement du haut de plage, falaise vive « prenant en écharpe » toute la plage, effondrements en blocs et, par endroits, effondrement total de l'ouvrage.
Le stade ultime : la « faillite sédimentaire »
L'érosion est aujourd'hui à son paroxysme, résultat d'une « rupture brutale du bilan sédimentaire ». « Il y a eu prélèvement de trop de sable, beaucoup plus que la nature peut en apporter », résume Aicha Benmohammadi. Or, rappelle-t-elle, « il faut quelques heures pour prélever du sable à coups de dragues, là où la nature met des millénaires à produire ces sédiments ».
Les plages fonctionnent normalement en circuit fermé ou semi-ouvert, au sein de ce que les géomorphologues appellent une cellule sédimentaire : ce qui est arraché par les tempêtes hivernales est, en temps normal, restitué par la dune et le proche rivage. À Mehdia, ce mécanisme est rompu. « Le réservoir central a été vidé, constate Benmohammadi. En langage clair, « l'auto-réparation n'est plus possible. » L'estran, réduit à son minimum, « ne protège plus rien » : la mer attaque directement le pied de la dune et la terre ferme. La chercheuse y voit le « stade ultime » de la dégradation, une véritable « faillite sédimentaire ». La corniche, déjà partiellement effondrée, « n'est que la première victime d'une série de submersions marines qui s'annoncent chroniques et violentes ».
Un cri d'alarme sans écho
Malgré les plaidoyers, les conférences et les rapports officiels remis depuis des années, « l'industrie de l'extraction a prévalu sur la préservation », regrette la chercheuse. La question, pose-t-elle, reste sans réponse : « Quelle est la pertinence de ces prélèvements au regard des impératifs de développement durable ? » Continuer à sacrifier « l'intégrité physique » du littoral pour des « gains immédiats » constitue, selon elle, « une contradiction flagrante avec les orientations nationales de protection de l'environnement ».
Si rien n'est fait pour stopper cette « hémorragie de sable » conclut Aicha Benmohammadi, Mehdia ne sera bientôt plus qu'un souvenir géologique, « victime d'une gestion à courte vue. »
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