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Nasser Seddiqi, directeur général de la Bourse de Casablanca, lors de la conférence annuelle de l’Association professionnelle des sociétés de Bourse (APSB), à Casablanca, le 9 février 2026.

n°1196.Comment la Bourse de Casablanca entre dans l’ère des produits dérivés

06.04.2026 à 18 H 11 • Mis à jour le 06.04.2026 à 18 H 11 • Temps de lecture : 13 minutes
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Avec le lancement, ce lundi 6 avril, du Marché à Terme et de sa Chambre de Compensation, le Maroc se dote d'une infrastructure financière aux standards internationaux. Un tournant attendu depuis des années, qui ambitionne de repositionner Casablanca comme hub financier continental

Il aura fallu des années de concertation, de rédaction réglementaire et de préparation technique. Lundi 6 avril, la Bourse de Casablanca a officiellement lancé son Marché à Terme et sa Chambre de Compensation, deux infrastructures qui manquaient cruellement à l'arsenal financier marocain. « C'est un moment historique pour le Maroc, a déclaré Nasser Seddiqi, directeur général de la Bourse de Casablanca. Nous ne lançons pas seulement de nouveaux instruments, mais un nouveau marché doté d'une infrastructure aux standards internationaux qui renforcera la résilience et la compétitivité de notre économie. » Le mot est lâché : il ne s'agit pas d'ajouter un produit à un catalogue, mais de bâtir une architecture de marché entièrement nouvelle.


L'annonce du calendrier remonte au 9 février dernier. Ce jour-là, lors de la conférence annuelle de l'Association professionnelle des sociétés de bourse (APSB), Nadia Fettah Alaoui, ministre de l'Économie et des Finances, avait mis fin au suspense en confirmant la date du 6 avril. Elle avait qualifié le lancement d'« étape structurante » pour la place financière, promettant de nouveaux outils de couverture, une meilleure formation des prix et un renforcement global de la liquidité. Amine Maamri, président de l'APSB, résumait alors le changement de paradigme : le marché marocain passe d'une logique principalement directionnelle, centrée sur la détention d'actifs au comptant, à une logique de pilotage actif des expositions.


Le chemin qui a mené à ce lundi d'avril est le fruit d'un travail collaboratif associant le Ministère de l'Économie et des Finances, l'Autorité Marocaine du Marché des Capitaux (AMMC), Bank Al-Maghrib, le Groupement Professionnel des Banques du Maroc, la Fédération Marocaine de l'Assurance, les sociétés de bourse et les associations professionnelles. Les sociétés de bourse, en particulier, ont dû conduire un chantier d'ampleur : évolution des systèmes d'information pour intégrer la gestion des appels de marge, suivi dynamique des positions, administration des garanties, cartographie approfondie des risques, refonte des processus de post-marché. Un workshop pédagogique organisé le 2 avril et la mise en ligne d'une plateforme technique dédiée — centralisant les instructions de la SGMAT et de la CCP Maroc — ont parachevé la phase de préparation.


Ce que change concrètement le Marché à Terme

Pour comprendre la portée de ce lancement, il faut d'abord saisir ce qu'est un marché à terme. Le principe est ancien : il consiste à acheter ou vendre aujourd'hui un actif dont la livraison — ou le règlement — n'interviendra qu'à une date future, à un prix fixé dès la conclusion du contrat. Le mécanisme, né dans le monde agricole pour permettre aux producteurs de verrouiller leurs prix de vente, s'est progressivement étendu aux indices boursiers, aux devises, aux taux d'intérêt et aux matières premières. Au Maroc, ce marché est encadré par la loi n°42-12 et ses textes d'application, un arsenal réglementaire élaboré en concertation avec l'ensemble des parties prenantes.


Trois usages fondamentaux justifient l'existence d'un tel marché. Le premier est la couverture : un investisseur qui détient un portefeuille d'actions et redoute une baisse peut vendre des contrats à terme pour neutraliser sa perte potentielle — une sorte d'assurance financière. Le deuxième est l'investissement : grâce à l'effet de levier inhérent au système de marges, il est possible de prendre position sur des montants importants en ne mobilisant qu'une fraction du capital — au prix d'un risque de perte tout aussi amplifié. Le troisième est l'arbitrage, qui consiste à exploiter les écarts de prix entre marché au comptant et marché à terme, contribuant de fait à une meilleure efficience des cours.


Le premier instrument négociable est un contrat à terme ferme — un « future » dans le jargon — adossé à l'indice MASI.20, conçu par la Bourse de Casablanca pour refléter la performance des vingt entreprises les plus liquides de la cote parmi les quarante plus grandes capitalisations flottantes. Le choix n'est pas anodin : avec une capitalisation boursière dépassant les 1 041 milliards de dirhams fin 2025 pour quatre-vingts sociétés cotées, et des volumes d'échanges en progression constante ces dernières années, la place casablancaise offre un sous-jacent jugé suffisamment robuste et liquide.


Concrètement, chaque contrat représente 10 dirhams par point d'indice. Si le MASI.20 cote à 1 000 points, la valeur notionnelle d'un contrat s'élève donc à 10 000 dirhams. Mais — et c'est là toute la mécanique — l'investisseur n'a pas besoin de débourser cette somme : un dépôt de garantie de l'ordre de 1 500 dirhams par contrat suffit pour prendre position. Les échéances sont trimestrielles — mars, juin, septembre, décembre —, le dernier jour de cotation correspondant au troisième vendredi du mois d'échéance. Le dénouement se fait en espèces, sans livraison physique : à l'échéance, c'est la différence entre le prix convenu et le cours du marché qui est réglée. Chaque jour, la chambre de compensation procède à des appels de marge sur la base du dernier cours traité — ou, à défaut, d'un cours théorique — pour ajuster les garanties aux fluctuations quotidiennes.


Le lancement se veut progressif. Après les futures sur indice, l'offre sera étendue aux taux d'intérêt, puis à d'autres produits, en fonction des besoins de l'économie et des opérateurs. Le cadre légal prévoit d'ailleurs un éventail bien plus large d'instruments : des options — américaines, européennes ou binaires —, des swaps de taux, de devises ou de crédit, des forwards négociés de gré à gré, des certificats indexés. Autant de briques qui viendront enrichir l'architecture au fil du temps.


La Chambre de Compensation, clé de voûte du dispositif

On ne saurait comprendre le Marché à Terme sans saisir le rôle de la Chambre de Compensation, la véritable clé de voûte du dispositif. Entité privée intervenant dans la phase de « post-marché », la CCP Maroc s'interpose entre chaque acheteur et chaque vendeur après la conclusion d'une transaction. Elle se porte garante du bon déroulement de l'opération en toutes circonstances, y compris si l'une des parties venait à faire défaut. C'est elle qui élimine le risque de contrepartie — cette hantise des marchés financiers où l'un des cocontractants se retrouve dans l'incapacité d'honorer ses engagements.


Pour assurer cette mission, la CCP exige des dépôts de garantie, surveille en permanence les fluctuations de prix, procède aux appels de marge quotidiens, s'assure que les paiements sont correctement effectués et, à l'échéance des contrats, organise le dénouement — livraison des actifs ou règlement en espèces. Cette architecture, alignée sur les standards internationaux, constitue un prérequis indispensable pour attirer les investisseurs institutionnels étrangers, habitués à opérer dans des environnements où le risque est centralement géré.


Ahmed Arharbi, directeur exécutif des opérations Marchés de la Bourse de Casablanca et directeur général de la CCP Maroc, insiste sur la profondeur de la structuration mise en place. Ce qui est lancé ce 6 avril, ce n'est pas un simple produit dérivé : ce sont deux infrastructures de marché complètes, avec leur gouvernance propre — la SGMAT pour la négociation, la CCP pour la gestion du risque. Les cahiers des charges définissant les obligations de chacune envers l'autorité de tutelle ont été signés, parachevant l'édifice réglementaire.


Un écosystème institutionnel dense

Derrière ces deux entités, c'est tout un écosystème institutionnel qui a été mis en place. Le Ministère de l'Économie et des Finances assure la tutelle réglementaire et prépare les textes. L'AMMC supervise les aspects opérationnels. Bank Al-Maghrib veille à la sécurisation des systèmes de compensation et de paiement. L'Instance de coordination du marché à terme (ICMAT), organe d'intervention conjointe de l'AMMC et de BAM, instruit les dossiers d'agrément, apprécie les règlements généraux et supervise le dispositif prudentiel.


La gouvernance des deux nouvelles entités reflète la diversité des parties prenantes. Le Conseil d'administration de la SGMAT, présidé par Nasser Seddiqi, réunit Abdellah Sekkouri Alaoui, Majd Guebbas et Omar Tazi Mezalek  sa direction générale est assurée par Badr Benyoussef. Celui de la CCP Maroc, présidé par Rachid Kamal, rassemble Amine El Jirari, Nasser Seddiqi, Bachir Baddou, Adel Elaroussi, Karim El Gaouzi et Badia Belalia, sous la direction générale d'Ahmed Arharbi. Intermédiation boursière, banque, assurance, gestion d'actifs : toutes les composantes du marché sont représentées.


Sur le terrain, les membres négociateurs — agréés pour exécuter les ordres sur instruments à terme — et les membres compensateurs — agréés pour gérer les positions et garanties auprès de la CCP — sont liés par un réseau de conventions formalisées. Convention d'adhésion à la SGMAT pour la négociation, convention d'adhésion à la CCP pour la compensation, convention de compensation entre négociateur et compensateur : chaque relation est contractuellement encadrée.


Comment ça marche, concrètement ?

Pour un investisseur, la mécanique se déroule en quatre temps. D'abord l'ouverture de position : un acheteur et un vendeur se rencontrent sur le marché, le premier prenant une position « longue » (il parie sur la hausse), le second une position « courte » (il parie sur la baisse). Tous deux déposent une garantie initiale. Puis vient l'ajustement quotidien : chaque soir, la CCP recalcule les positions en fonction du cours de compensation du jour et procède, si nécessaire, à des appels de marge — l'investisseur dont la position s'est dégradée doit apporter du capital supplémentaire, tandis que celui dont la position s'est appréciée voit son compte crédité. Troisième temps possible : la clôture anticipée — l'investisseur peut, à tout moment avant l'échéance, dénouer sa position en prenant une position inverse sur le même contrat auprès du même membre négociateur. En pratique, la grande majorité des positions sont clôturées avant l'expiration. Enfin, si la position est maintenue jusqu'au bout, intervient le règlement à l'échéance — en espèces pour le Future MASI.20.


Le flux d'exécution suit un parcours précis : l'investisseur transmet son ordre à son membre négociateur, qui l'exécute auprès de la SGMAT. La transaction est ensuite prise en charge par les membres compensateurs, qui gèrent les positions et garanties auprès de la CCP. Le règlement final — débit et crédit des comptes — s'effectue via Bank Al-Maghrib.


Les promesses — et les risques — de l'effet de levier

Pour illustrer l'intérêt concret de ces instruments, la SGMAT a publié un guide pédagogique détaillant deux cas de figure.


Le premier concerne la couverture. Imaginons un investisseur détenant un portefeuille d'un million de dirhams en actions fortement corrélées au MASI.20, mais nanties et donc invendables. Anticipant une baisse, il vend cent contrats Future MASI.20 à 1 000 points, pour une valeur notionnelle équivalente à son portefeuille. Si l'indice chute effectivement de 5 %, ses actions ne valent plus que 950 000 dirhams — mais ses futures lui rapportent 50 000 dirhams de gain, compensant exactement la perte. Si, à l'inverse, l'indice monte de 5 %, ses actions grimpent à 1 050 000 dirhams, mais il perd 50 000 dirhams sur ses futures. Dans les deux cas, la valorisation globale reste figée à un million de dirhams. La couverture agit comme un verrou : elle protège contre la baisse au prix de renoncer aux gains en cas de hausse.


Le second cas illustre l'investissement spéculatif. Un investisseur achète quinze contrats Future MASI.20 à 1 000 points, pour une valeur notionnelle de 150 000 dirhams, en ne mobilisant que 22 500 dirhams de dépôt de garantie. Le premier jour, le cours de compensation monte à 1 030 points : il encaisse 4 500 dirhams d'appel de marge. Le deuxième jour, le cours redescend à 1 020 : il reverse 1 500 dirhams. Le troisième jour, il revend ses contrats à 1 080 points — 8 % de hausse par rapport à son prix d'achat. Son gain sur l'appel de marge du jour s'élève à 9 000 dirhams, et son dépôt de garantie lui est intégralement restitué. Au total, en trois jours, il a gagné 12 000 dirhams en n'engageant que 22 500 dirhams — un rendement supérieur à 53 % sur le capital mobilisé, pour un mouvement de l'indice de 8 %. La puissance de l'effet de levier est saisissante, mais sa symétrie est implacable : une baisse de même ampleur aurait engendré une perte identique, voire supérieure au dépôt initial si les appels de marge n'étaient pas honorés.


Car les risques ne sont pas négligeables. Risque de marché, d'abord : la volatilité des cours peut engendrer des pertes brutales, démultipliées par le levier. Risque de liquidité, ensuite, particulièrement pertinent pour un marché naissant où la profondeur du carnet d'ordres reste à construire. Risque opérationnel — erreurs humaines, défaillances techniques. Risque d'évaluation, lorsque les modèles de pricing sont mal calibrés. Risque juridique, dans un environnement réglementaire appelé à évoluer. Et risque de contrepartie, largement atténué par la CCP sur le marché réglementé mais toujours présent pour les instruments négociés de gré à gré.


Un marché pour les institutionnels d'abord, pour tous ensuite

Dans un premier temps, ce sont les investisseurs institutionnels — banques, compagnies d'assurances, fonds de pension — qui constitueront le gros des intervenants. Ils y trouveront des outils pour diversifier leurs portefeuilles et gérer finement leurs expositions aux risques de taux, de change et de marché actions. Les entreprises pourront également sécuriser leur activité en verrouillant des prix futurs. Quant aux investisseurs individuels, seuls les plus avertis et les plus expérimentés s'aventureront dans un premier temps sur ces instruments complexes.


Mais l'effet indirect pourrait être bien plus large. Davantage d'ETF, de fonds indiciels ou de produits structurés, construits à partir de ces nouveaux outils, devraient progressivement apparaître, démocratisant l'accès aux bénéfices du marché à terme sans en imposer la complexité opérationnelle aux épargnants.


Casablanca veut jouer dans la cour des grands

Ce lancement matérialise la première phase de transformation de la Bourse de Casablanca en groupe intégré, articulé désormais autour de trois pôles : le marché au comptant — activité historique —, le Marché à Terme et la Compensation. Une chaîne de valeur complète, de la négociation au règlement, en passant par la gestion centralisée du risque.


L'ambition dépasse largement les frontières nationales. Dans un contexte de concurrence accrue entre places financières émergentes, disposer d'une gamme complète d'instruments devient un impératif de compétitivité. Casablanca ne veut plus seulement financer les grandes entreprises nationales : la place entend attirer les investisseurs étrangers, accompagner les PME dans leur croissance, structurer de nouveaux produits et s'inscrire pleinement dans les flux financiers internationaux. En offrant des outils de couverture efficaces « aux gestionnaires de fonds, aux institutionnels et aux particuliers », selon les mots de Nasser Seddiqi, le Maroc entend « ancrer définitivement Casablanca comme hub financier régional de premier plan ».


Le cadre juridique fait d'ores et déjà l'objet d'un projet de refonte, visant à le moderniser et à l'aligner davantage sur les référentiels internationaux. La question du prêt-emprunt de titres — chaînon technique indispensable pour permettre l'arbitrage efficace, le market making fluide et une liquidité profonde — reste le prochain chantier à mener à bien. En structurant de nouveaux usages, en renforçant les mécanismes de gestion des risques et en accompagnant l'émergence d'un écosystème d'acteurs spécialisés, la Bourse de Casablanca pose les fondations d'un marché plus mature et résolument tourné vers l'international. Une évolution qui s'inscrit dans une dynamique durable de compétitivité à l'échelle du continent africain.

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