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n°810.ElGrandeToto en garde à vue : de la « battle » virtuelle à l’enquête judiciaire

25.10.2022 à 00 H 07 • Mis à jour le 25.10.2022 à 10 H 02 • Temps de lecture : 10 minutes
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« Punching ball » des réseaux sociaux, en raison de ses récentes déclarations, le rappeur ElGrandeToto, idole de millions de jeunes dans la région MENA s’est rapidement invité dans une affaire juridico-médiatique qui le place aujourd’hui en garde à vue. Le Desk revient sur la chronologie des faits qui font polémique

Populaire auprès des jeunes marocains, cumulant quelques 135 millions de streams et présenté comme l’artiste le plus écouté de la région MENA sur Spotify, le rappeur Taha Hafssi, 26 ans, connu par son nom de scène ElGrandeToto est aujourd’hui au centre d’un imbroglio juridico-médiatique.


D’après une annonce faite par les médias ce lundi, l’artiste vient d’être placé en garde à vue, à la suite de cinq plaintes déposées à son encontre pour incitation et menaces à la violence, injure et diffamation. Les plaignants : l'animateur et journaliste Mohamed Tijjini, les chanteurs Abdelouahab Doukkali, Abdellah Essamy, Moulay Ahmed Alaoui, ainsi qu'un membre des forces de l'ordre en charge de la circulation à Casablanca.


Convoqué par la police à la préfecture de Casablanca en ce début de semaine, ElGrandeToto avait préféré prendre les devants un jour plus tôt : lors d’une conférence de presse organisée à la hâte dimanche, il tenait à s’excuser de toutes les précédentes déclarations qu’il a pu faire.


Un rappeur qui bat en retraite face à ses détracteurs, alors même que quelques jours plus tôt l’artiste se défendait autant qu’il pouvait face aux critiques qui lui étaient adressées. Mis en cause : sa musique, ses déclarations, sa propension à mettre en avant la consommation de cannabis, sa position à ce sujet et enfin sa proximité avec des proches de Mehdi Bensaid, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication.


Un rappeur pro-cannabis et pro-Bensaid

Tout commence le 23 septembre. ElGrandeToto est parmi les têtes d’affiches d’une série de concerts organisés à la capitale du Royaume à l’occasion des célébrations de « Rabat, capitale africaine de la culture ». Aux manettes de l’évènement, le ministère de Mehdi Bensaid.


À l’habituelle conférence de presse pré-concert, le chanteur défraiera cependant la chronique. À une question sur la consommation de cannabis, ElGrandeToto répondra : « Je fume du haschich et alors ? ». « Ça ne veut pas dire que je suis un mauvais exemple » pour ses auditeurs, fait-il savoir.



De quoi rapidement déchaîner les foudres des réseaux sociaux mais aussi ceux des médias. L’amplification sera immédiate, suite à sa prestation sur scène où les déclarations comme les paroles du rappeur seront scrutées au millimètre près. Dérapage verbal comme parole de chansons, tout est bon à prendre pour fustiger l’artiste.


Et le rappeur finira par s’inviter au point de presse du porte-parole du gouvernement, Mustapha Baitas. « Les propos du chanteur portent atteinte aux bonnes mœurs et ne peuvent être acceptés dans un espace public et dans un événement qui connait la présence de nombreuses familles marocaines », a-t-il souligné. Le ministre a par ailleurs, précisé que « des mesures seront prises pour éviter que ces comportements ne se reproduisent ».


Pour sa part, le Parti du progrès et du socialisme (PPS) a condamné les déclarations de Toto et a adressé une question écrite au ministre de la Culture, Mehdi Bensaid, concernant les critères sur lesquels se base son ministère pour définir la programmation des événements culturels.


Par la suite, plusieurs parlementaires de la Chambre des conseillers ont interrogé le ministre de la Culture sur les propos « indécents » tenus par le rappeur lors de son concert et sa rencontre avec la presse. Celui-ci s’en est déresponsabilisé et a déclaré qu' « en tant que père, je n’accepte pas les atteintes à la pudeur ou encore des propos indécents dans l’espace public, mais nous ne pratiquons pas la censure sur les artistes ».


Rapidement, ce n’est plus le rappeur seul qui est dans le viseur : le ministre Mehdi Bensaid également à qui on reproche d’avoir invité ElGrandeToto, mais aussi son proche conseiller au cabinet ministériel, Abdellah Eid, par ailleurs aussi membre du Parti authenticité et modernité (PAM). Un hashtag sera dans la foulée lancé pour accuser le conseiller de tous les maux.


S'agissant de Eid, sur les réseaux sociaux, on l’accuse d’avoir usé de sa proximité avec l’artiste pour convaincre son ministre de l’inviter. De quoi par la suite expliquer les éloges faites par ElGrandeToto : « les ministres se sont succédés à la tête du département de la Jeunesse, et pourtant, jamais quelqu’un ne m’a appelé pour animer un concert », déclare-t-il, entre autres, lors de la conférence de presse du 23 septembre.


La polémique politique laissera bientôt place à une autre prise de bec. Cette fois-ci, entre le rappeur et un journaliste et animateur connu pour ses lives enflammés sur les réseaux sociaux : Mohammed Tijjini.


Une « battle » virtuelle

Le 5 octobre dernier, Tijjini diffuse depuis Bruxelles, sa ville de résidence, une émission à travers laquelle il critique sévèrement Bensaid et accable ElGrandeToto de faire « l’apologie de la drogue, et de l’alcool  », évoquant la sortie du rappeur « devant le public, nu avec une bouteille de whisky à la main », alors qu’il s’agissait plutôt, selon nos informations, d’une soirée privée filmée et partagée sur les réseaux sociaux par l’artiste.


Quelques jours plus tard, le rappeur partage une story sur Instagram dans laquelle il adresse des menaces à peine voilées à Tijjini : « Ne te fais pas d’illusions parce que tu es en Belgique. Si jamais je te croise là-bas, tu ne comprendras rien à ce qui t’arrivera », ajoutant par ailleurs disposer d’informations sur l’animateur à qui il donne un délai de 24 heures pour retirer ce qu’il a pu affirmer.


L’engrenage s’enclenche : le syndicat national de la presse marocaine (SNPM) sort un communiqué pour défendre Mohammed Tijjini. « Les tentatives visant à faire taire les voix critiques s’inscrivent dans le cadre de menaces visant la liberté d’expression », a dénoncé le SNPM qui s’est déclaré « préoccupé par les propos et les agissements » du rappeur.


De son côté, Tijjini se précipite pour déposer plainte : atteinte à la pudeur, apologie de l’alcool et du cannabis, diffamation et menaces, le journaliste ne lésine par sur les accusations. Et pour se rassurer quant à l'issue de la plainte, un avocat habitué des procès médiatiques s’invite dans la curée, assurant la défense de Tijjini : Mohamed El Housseini Kerrout, par ailleurs connu pour avoir défendu la DGSN lors du procès des militants du Hirak rifain…


Ironie du sort : le rappeur était attendu en Belgique quelques jours après la plainte du journaliste. Il ne s’y rendra finalement pas, après avoir été refoulé par la police des frontières de l’aéroport Mohammed V de Casablanca.


Immunité ou responsabilité artistique ? 

Dans une déclaration à la presse, l’avocat du journaliste Tijjini, Kerrout, est rapidement monté au créneau, affirmant que la loi « ne peut en aucun cas ignorer des agissements similaires, vu l'impact négatif que cela peut avoir sur la jeunesse marocaine ». « ElGrandeToto est un modèle pour des centaines d’adolescents qui vont copier ses comportements déviants », affirme-t-il, sur un ton moralisateur.


L’avocat déclare, par ailleurs, que c’est inacceptable d’arrêter des gens dans la rue quand ils consomment ou vendent du cannabis mais que l’on ne puisse pas le faire pour ElGrandeToto.


Kerrout n’hésite pas à rappeler l’affaire de la youtubeuse « Fatiha » qui a publié une vidéo montrant des scènes qui portent atteinte à la pudeur publique. Il met ainsi sur un même pied d’égalité la youtubeuse et l’artiste et se demande comment on peut punir l’une et épargner l’autre sachant qu’ils sont tous les deux responsables d’un trouble à l’ordre public.


« Ce qui s’est passé a porté atteinte à la sécurité morale et à notre culture musulmane. En dénonçant ces agissements inappropriés, Tijjini n’a fait que son travail et de la manière la plus professionnelle possible », a-t-il expliqué, poursuivant que « la sortie médiatique de Tijjini est portée par un amour inconditionnel envers le pays et sa culture qu’il veut protéger de toute atteinte à la pudeur ».


« C’est une bonne leçon »

Mêlé à une affaire qui semble le dépasser, le rappeur s’isole rapidement et réduit l’occurrence de ses publications sur les réseaux sociaux. Il va jusqu'à supprimer certains posts. Une demande d’entretien formulée par Le Desk restera sans suite, alors que du côté de ses détracteurs, l’heure est à la mobilisation, enchaînant les plaintes déposées qui arriveront jusqu’au nombre de cinq.


Interdit de quitter le territoire, l’artiste recevra une convocation pour se présenter à la préfecture de police de Casablanca. Mais avant, il choisit d’aller, accompagné de son avocat, affronter la presse.


Devant une flopée de journalistes, El Grande Toto semble afficher un air serein. Son avocat choisi pour l’occasion : Abdelfettah Zahrach, lui aussi grand habitué des médias comme Kerrout de Tijjini. Les deux robes noires s’étaient notamment croisées lors du procès du journaliste Taoufik Bouachrine, Kerrout défendant les plaignants, au même titre que Zahrach.


Face aux journalistes, devant lesquels il prendra souvent la parole, Zahrach présente son client comme « un jeune marocain qui comme le commun des mortels n’est ni un ange ni un saint sur terre ».


Prenant la parole, le rappeur s’excusera auprès des autorités publiques, des organisateurs du concert, et du public dont plusieurs femmes et hommes âgés faisaient partie. Les excuses se font au milieu de quelques rires entrecoupés du rappeur, qui n’a pas l’air de mesurer les enjeux qui se greffent sur cette conférence de presse et les déclarations qui s’y font.


« Je suis désolée si j’ai offensé des gens, je ne me suis pas fait comprendre. Le jeune public comprend ce qu’on fait. On n’est pas mauvais, on est des gens qui font du rap, et le rap a son propre langage, ses codes qui n’ont pas été employés au bon moment et au bon endroit », glisse-t-il.


Ainsi, le rappeur concède qu’il a brouillé les lignes de démarcation entre performance artistique et réalité sociale, tout en soulignant le fait qu’il « ne s’est pas fait comprendre » par le grand public.


Il tâche ensuite de redorer son image et de corriger ce qu'il entérine comme étant des dérapages sur les réseaux sociaux entachés d’impulsivité et de violence verbale. « Je voulais préciser quelque chose, je ne suis pas quelqu’un qui aime créer les problèmes, que ça soit avec la presse, la police ou les artistes », a-t-il déclaré, le sourire aux lèvres. « Je ne suis pas quelqu’un qui prône la violence, je ne suis pas du genre », a-t-il poursuivi sans évoquer le nom du journaliste Tijjini.


Pour sa part, son avocat rebondit sur les propos de certains internautes et médias qui se demandent si ElGrandeToto est « intouchable », contestant son impunité. « Les excuses sincères d'ElGrandeToto ne sont pas un moyen d’échapper à la justice. Le rappeur reste un citoyen marocain dans un pays de droit où nous sommes tous soumis à la loi et avons tous une responsabilité judiciaire ».


Une responsabilité judiciaire que le rappeur devra vraisemblablement assumer plus tôt que prévu : ce lundi, des médias, à commencer par Hespress, réputé pour ses liens avec une frange du pouvoir coercitif, ont annoncé son placement en garde à vue pour la suite de l’enquête. Aucune date n’a été fournie quant à sa présentation devant le parquet. À peine sait-on que, même ses proches n’ont pas été informés de sa détention préventive qu'ils ont apprise par voie de presse, comme constaté par Le Desk.

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