n°1107.GenZ212 : une génération sous tension, le contexte par le rappel des chiffres de l’exclusion sociale
Née avec Internet et les smartphones, la Génération Z (GenZ) marocaine fait irruption avec fracas dans l’espace public avec des revendications de base : des emplois décents, une école qui ne décroche pas, une santé accessible et des institutions qui écoutent. Derrière l’énergie naissante des mobilisations GenZ212 se dessine un tableau statistique implacable : chômage record, malgré une sensible amélioration cette année, précarisation du travail, explosion des NEET (pour « Not in Education, Employment, or Training », sans éducation, emploi ou formation), recul du pouvoir d’achat depuis la pandémie de Covid-19, montée de la vulnérabilité urbaine et sous-représentation politique.
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) et le Haut-commissariat au Plan (HCP), entre autres organismes d’études, multiplient diagnostics et recommandations, mais la réponse publique reste jugée inégale au regard de l’ampleur des chiffres.
Une génération nombreuse, connectée… et frustrée
Le Maroc compte 8,2 millions de 15-29 ans et, si l’on élargit jusqu’à 34 ans, près de 10,9 millions de jeunes, soit 29,5 % de la population. Cette cohorte née après 1996 a grandi dans un monde numérique et mondialisé qui a façonné ses attentes : qualité des services publics, dignité au travail, mobilité sociale et expression citoyenne. Elle se heurte toutefois à des disparités territoriales persistantes et à un marché du travail qui n’absorbe ni ses effectifs ni ses diplômes.
Chez les 15-24 ans, le chômage atteint 36,7 % et grimpe à 48,4 % en milieu urbain, ce qui signifie qu’un jeune actif sur deux demeure sans emploi dans les villes. La précarité structure le marché : fin 2021, 73,2 % des jeunes salariés ne disposaient d’aucun contrat écrit. Plus de 41,9 % des jeunes actifs occupés travaillent sans rémunération, surtout dans l’agriculture familiale et les micro-activités domestiques. Ce taux bondit à 58,8 % dans le rural. Les contrats stables restent rarissimes, les contrats à durée déterminée (CDD) n’atteignant que 13,2 % et les contrats à durée indéterminée (CDI) 6,5 %, tandis que 7,1 % des relations d’emploi reposent sur une simple entente verbale.
L’« auto-emploi » ne fait pas office d’issue : seuls 9,6 % des jeunes actifs occupés y recourent et, la plupart du temps, il s’agit d’un auto-emploi de survie. Dans les faits, 37,3 % des jeunes actifs occupés sont des aides familiaux sans autonomie réelle de revenus. En milieu rural, ce taux grimpe au niveau extrême de 82,6 % chez les jeunes femmes. Le diplôme ne protège plus : en 2024, le chômage touche 25,7 % des diplômés du supérieur et 15,7 % des diplômés de niveau moyen, tandis que les non-diplômés affichent paradoxalement un taux de 5,2 %, mais ils sont davantage captés par des tâches peu qualifiées ou informelles.
NEET : la fracture silencieuse
Un quart des 15-24 ans, soit 25,2 % – environ 1,5 million de jeunes – sont NEET. Plus de 72,4 % d’entre eux sont inactifs, sans emploi et sans même en chercher, signe d’un décrochage social et psychologique. En élargissant jusqu’à 35 ans, le CESE estime le volume à 4,3 millions de jeunes. Le coût macroéconomique est massif : plus de 115 milliards de dirhams (MMDH) par an sur la base de données 2019, dont un manque à gagner en productivité de 54 MMDH, environ 60,6 MMDH de pertes fiscales nettes et près de 137 MDH de dépenses de santé publique liées aux effets de l’inactivité.
Le CESE décrit trois ruptures qui alimentent ce piège : le décrochage scolaire entre primaire et collège, plus de 331 000 élèves en moyenne chaque année, aggravé en rural par les distances et l’insuffisance de l’offre de formation l’entrée sur un marché du travail où les primo-demandeurs – près de six chômeurs sur dix – se heurtent à la faible intermédiation et à l’inadéquation des compétences la transition d’un emploi à l’autre, souvent synonyme de pertes de postes dans un tissu entrepreneurial fragile, de rémunérations faibles et de conditions non décentes.
Le Conseil préconise un système national de repérage et de suivi, des guichets d’accueil et d’orientation dans chaque collectivité, des passerelles de réintégration scolaire et professionnelle, une contractualisation adaptée avec le secteur privé et le tiers-secteur, et des mesures préventives : effectivité de la scolarisation jusqu’à 16 ans, écoles communautaires et transport scolaire en rural, montée en puissance d’une formation professionnelle territorialisée.
Genre et contexte familial : la matrice des risques
Le HCP montre que la « NEETitude » frappe d’abord les jeunes femmes : 37,3 % d’entre elles contre 13,5 % des hommes. En rural, la prévalence atteint 51,5 % contre 28,2 % en urbain. Les trajectoires sont puissamment déterminées par le ménage : vivre dans un foyer dont le chef n’a aucun diplôme double le risque d’être NEET par rapport à un chef diplômé du supérieur. Ce risque est 17,7 % plus élevé quand le chef de ménage est inactif.
Le niveau d’éducation du jeune est décisif : le risque est quinze fois plus élevé quand la scolarité n’excède pas le primaire, et diminue fortement au secondaire collégial ou qualifiant. Pour les jeunes femmes NEET, 94,5 % se déclarent femmes au foyer, 74,8 % évoquent la charge d’enfants et des tâches domestiques, 8 % l’opposition du conjoint ou de la famille. Le mariage multiplie par huit la probabilité d’être NEET. La présence d’un enfant de moins de trois ans augmente ce risque d’environ 15,8 %. À l’inverse, le diplôme supérieur réduit massivement la probabilité : 17,3 % seulement des diplômées du supérieur sont NEET, et l’absence totale de diplôme multiplie par vingt-quatre le risque par rapport à ces dernières.
Informalité et productivité : l’autre plafond de verre
Le compte satellite de l’emploi éclaire la mécanique profonde du marché. Entre 2014 et 2019, l’emploi salarié est passé de 4,72 à 5,47 millions et a fini par dépasser l’emploi non salarié, portant la part du salariat à 52,3 %. La structure sectorielle se tertiarise : la part du tertiaire est montée de 44,2 % à 48,1 %, l’agriculture a reculé de 35,7 % à 30,4 %, l’industrie-construction a grignoté de 20,1 % à 21,5 %. Mais l’informel reste dominant : 67,6 % de l’emploi total, avec 96 % des postes agricoles non déclarés et 7,3 % d’informalité même au sein des entreprises formelles.
Dans le seul secteur informel, 47 % des emplois concernent le commerce, 16,8 % l’industrie, 13,3 % les services marchands, 10,5 % le BTP, 6 % le transport et 5,5 % l’hôtellerie-restauration. Cette prépondérance d’emplois peu qualifiés – 70 % des effectifs de l’informel – comprime la productivité et l’assiette fiscale, dégrade la protection sociale et entretient la précarité.
Pouvoir d’achat en dents de scie, vulnérabilité en hausse
L’extrême pauvreté est quasiment éradiquée à 0,3 % en 2022, mais la pauvreté absolue a rebondi de 1,7 % en 2019 à 3,9 % en 2022, avec une aggravation marquée en ville, de 0,5 % à 2,2 %, et en rural, de 3,9 % à 6,9 %. Les personnes pauvres sont passées de 623 000 à 1,42 million, dont 512 000 en urbain contre 109 000 en 2019. Les ménages vulnérables ont presque doublé en trois ans, de 2,6 à 4,75 millions, et leur part urbaine a bondi à 47,2 %.
Après deux décennies de reflux, les inégalités se creusent : l’indice de Gini remonte à 40,5 %, le rapport interdécile revient à 7,1, la part des 20 % les plus aisés dans la consommation atteint 48,1 % contre 6,7 % pour les 20 % les plus modestes. Le revenu par tête a plus que doublé sur 2000-2023, mais la trajectoire récente est heurtée : chute historique du pouvoir d’achat en 2020 (-5,4 %), érosion en 2022 sous l’effet de l’inflation malgré une hausse nominale, timide reprise en 2023 autour de +1,5 %. En 2025, la situation ne s'est guère vraiment améliorée avec une reprise de la valse des étiquettes à l'été. Ces à-coups frappent d’abord les jeunes actifs et ménages en début de cycle de vie, amplifiant l’aspiration à des filets de sécurité et des services publics robustes.
Représentation politique : une minorité démobilisée
Seuls 33,6 % des 18-24 ans étaient inscrits aux élections de 2021 contre plus de 94 % chez les plus de 60 ans. Même avec un taux de participation national à 50,2 %, l’absence des jeunes fausse la représentativité du scrutin. Cette sous-inscription, additionnée à la précarité matérielle, nourrit la défiance et pousse la contestation à s’exprimer hors des canaux traditionnels, dans la rue et en ligne.
Au fil des appels et des rassemblements, le cahier des charges de la jeunesse, formalisé par ses relais politiques ou associatifs, s’articule autour de droits concrets. En santé, elle réclame des structures de proximité, des délais maîtrisés, une couverture réellement opérationnelle et la transparence sur la qualité des soins. En éducation, la demande porte sur la lutte contre le décrochage à l’entrée du collège, la généralisation des écoles et du transport scolaire en rural, des programmes de rattrapage et de remédiation, et une formation professionnelle alignée sur les besoins régionaux.
Au chapitre de l’emploi, ils exigent des passerelles vers le premier poste, des contrats écrits, une rémunération décente, la régulation de l’informel et des politiques actives ciblées sur les jeunes femmes et les diplômés chômeurs. Enfin, sur le volet de la citoyenneté, c’est la participation à la décision locale, des mécanismes d’écoute et de reddition des comptes qui sont requis.
Les politiques publiques à l’épreuve
Dans ce domaine, la feuille de route gouvernementale pour 2030 annonce une enveloppe de 15 MMDH en 2025, l’activation des dispositifs d’investissement et le renforcement des agences de l’emploi pour créer 1,45 million de postes et ramener le taux de chômage à 9 %. Les institutions internationales saluent la résilience macroéconomique, mais pointent les goulets d’étranglement : productivité atone, inadéquation formation-emploi, coûts de l’informalité et disparités régionales.
Plusieurs économistes jugent les hypothèses de croissance non agricole et de pluviométrie « optimistes » et regrettent l’absence d’objectifs chiffrés en agriculture et d’un ciblage sectoriel fin pour l’aide à l’investissement, au risque de reproduire les limites de dispositifs passés. Le CESE, de son côté, propose une méthode : repérage, orientation personnalisée, réintégration éducative et professionnelle, contractualisation avec privé et tiers-secteur, prévention du décrochage et gouvernance coordonnée à l’échelle des territoires.
Basculer du diagnostic à l’impact
Satisfaire les revendications de GenZ212 suppose d’attaquer les causes, pas seulement les symptômes. Trois bascules sont décisives. La première est territoriale : faire de la lutte contre le décrochage scolaire et la santé de premier recours des priorités budgétaires en rural et dans les périphéries urbaines, avec transport scolaire garanti et écoles équipées.
La deuxième est contractuelle : généraliser l’écrit dans les relations d’emploi, conditionner les aides publiques à la création d’emplois formels pour les moins de 30 ans, sécuriser l’entrée sur le marché par l’alternance rémunérée dès le post-bac et par des garanties de premier emploi dans les secteurs en tension. La troisième est productive : cibler l’informel marchand – commerce, BTP, transport, restauration – par des parcours de formalisation accompagnés, allégés au démarrage, mais exigeants sur la protection sociale, tout en accélérant la montée en compétences dans les bassins industriels et les services à plus forte valeur ajoutée.
Sans cela, le pays continuera de perdre, année après année, une part de son dividende démographique dans la trappe NEET et la précarité. La GenZ marocaine n’est pas un « problème » : c’est un levier de développement à condition que l’école retienne, que l’économie contractualise et valorise le travail des jeunes, et que ces derniers soient représentés dans le débat public. C’est tout le sens des mobilisations actuelles : convertir l’urgence sociale en politiques mesurables, visibles et évaluées, à l’échelle des territoires où se joue concrètement l’avenir de cette génération.
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