n°1115.Produits sans fumée : la normalisation, un enjeu de santé publique et d’économie nationale
À l’heure où cigarettes électroniques, tabacs chauffés et poches à nicotine se multiplient sur le marché, souvent sans encadrement clair, la question n’est plus seulement technique : elle touche à la fois à la protection du consommateur, à la santé publique et à la régulation économique.
C’est dans ce contexte que La Vie Éco a organisé une conférence-débat, ce jeudi à Casablanca, sur la normalisation des produits sans fumée, avec la participation de Fatima Gouaima Mazzi, médecin spécialiste en santé publique et ex-parlementaire, Ouadi Madih, président de la Fédération nationale des associations du consommateur, Yasser Sefiani, professeur de chirurgie vasculaire, et Moncef Drissi, médecin pharmaco-toxicologue et expert judiciaire.
Entre santé publique et vide réglementaire
D’entrée, Fatima Gouaima Mazzi a rappelé que la question de la normalisation des produits sans fumée « est un enjeu à la fois pour la protection du consommateur et pour l’économie nationale ». Elle a souligné que, jusqu’à récemment, ces produits circulaient sur le marché marocain « sans réglementation, sans texte, sans encadrement », évoquant la cigarette électronique, présente depuis plusieurs années, mais aussi « un produit de nouvelle génération : les poches à nicotine ».
La publication, en mars 2025, par l’Institut marocain de normalisation (IMANOR), d’un standard national encadrant ces produits, constitue selon elle « un pas décisif » vers une meilleure protection du consommateur. « C’est très bien pour le consommateur, parce qu’un consommateur averti en vaut deux », a-t-elle déclaré, avant d’appeler à « multiplier ce type de débat, pour les professionnels, les journalistes, les législateurs et les consommateurs ».
Pour la spécialiste, la vigilance s’impose : « Il n’y a aucun produit qui n’a pas de risque et surtout, s’ils sont utilisés d’une manière abusive, sans standardisation, ils peuvent avoir des effets graves sur la santé publique » Elle a rappelé les effets néfastes de la nicotine sur le système cardiovasculaire et nerveux, soulignant que ces impacts se traduisent par un coût très important pour la protection sociale et pour le système sanitaire.
Cette approche préventive rejoint les conclusions du Global Health Diplomacy Symposium, tenu début septembre à Casablanca, où médecins, chercheurs et décideurs ont plaidé pour replacer la prévention et la réduction des risques au cœur des politiques de santé. Pour de nombreux experts, dont l’oncologue britannique Peter Harper, la réduction des risques doit devenir un pilier des stratégies nationales : il s’agit d’accompagner les comportements à risque plutôt que de les réprimer, et de miser sur l’innovation scientifique, comme les produits sans fumée, pour réduire l’exposition aux substances nocives.
Des normes techniques, mais un contrôle encore fragile
Le débat a mis en exergue la nécessité d’un cadre réglementaire dynamique et évolutif. Pour Moncef Drissi, « on ne peut pas évaluer des produits qui ne sont pas normés ». Les standards constituent une condition préalable pour établir des évaluations scientifiques crédibles. Selon lui, la recherche doit s’appuyer sur des référentiels clairs : « Un médicament passe par un processus rigoureux avant sa mise sur le marché. Pourquoi en irait-il autrement pour des produits contenant de la nicotine ? »
Ouadi Madih, de la Fédération des associations du consommateur, a insisté sur l’importance de l’étiquetage et de l’information : « Le droit du consommateur commence par le droit à l’information » Pour lui, les normes ne suffisent pas si elles ne sont pas rendues obligatoires. Il a regretté que « la majorité des normes au Maroc restent volontaires », et que leur application ne fasse pas toujours l’objet de sanctions.
Le rôle du Parlement a également été évoqué : selon Fatima Mazzi, les parlementaires ont souvent interpellé le gouvernement sur ces produits, mais « l’application effective des lois et décrets reste du ressort de l’exécutif ».
Le professeur Yasser Sefiani a replacé la discussion dans un cadre plus clinique : « La cigarette classique est un fléau de santé publique, et toutes les politiques de prévention menées depuis des décennies n’ont pas permis de dépasser les 8 % de taux de sevrage ».
Selon lui, les produits sans fumée peuvent constituer des outils de réduction des risques, à condition qu’ils soient strictement encadrés. « Le médecin est face à un malade. S’il ne peut pas le convaincre d’arrêter, il doit lui proposer une alternative ».
Mais ces produits posent de nouvelles questions, notamment sur l’addiction précoce et les comportements à risque chez les jeunes. Moncef Drissi a mis en garde contre la banalisation de la nicotine. À petite dose, elle est extrêmement addictogène. » Il a appelé à agir sur la santé mentale et la prévention plutôt que sur la seule interdiction : « En matière d’addictologie, la prohibition ne génère que de la résistance ».
Encadrer, informer, protéger
Pour Fatima Gouaima Mazzi, la clé reste l’encadrement institutionnel. « Il faut obliger le gouvernement à encadrer la consommation de ces produits, interdire la vente aux mineurs, et s’assurer qu’ils répondent à toutes les normes de sécurité et de qualité », a-t-elle affirmé.
Au-delà du cadre sanitaire, c’est l’approche globale de la santé publique qui a été interrogée : la nécessité d’un dialogue transversal entre médecins, législateurs, institutions et société civile, pour repenser la place du tabac et de ses substituts dans la politique de santé marocaine.
Tous les intervenants étaient d’accord sur un point : la normalisation ne doit pas se limiter à un exercice technique, mais devenir un véritable outil de protection du citoyen et de crédibilisation des politiques publiques.
Enfin, ils ont souligné que sans cadre légal clair, sans étiquetage transparent ni contrôle régulier, les produits sans fumée risquent d’échapper à toute évaluation sérieuse de leurs effets sur la santé.
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