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n°51.Qu’est-ce que le Deep Web, le nouveau western d’Internet ?

19.07.2016 à 20 H 30 • Mis à jour le 19.07.2016 à 20 H 30
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Pendant que le contenu de la toile ne cesse de grandir, son usage est considéré comme has been pour les geeks, les activistes et les dealers qui peuplent les abysses du web profond. Plongée dans la face cachée du net.

Vous croyez à toutes les légendes urbaines qui circulent au sujet d’internet ? La vérité est encore plus grave. Alors que les moteurs de recherche classiques comme Google ont monopolisé les requêtes lancées sur le web, des études récentes rappellent que le contenu accessible au grand public sur la toile représente à peine 10 % du web. Le reste ? Il est caché dans le Darknet, le Deep Web ou le Web profond. Sorte de partie invisible d’un géant iceberg constitué de data. « Le Dark Web est la prolongation de l’utopie du web libre telle que prophétisée par les oracles d’internet. Dans ce territoire, il n’existe aucune limite et ceux qui s’y baladent échappent aux radars du contrôle de plus en plus imposé au contenu du web classique », lance Mohamed Boumediane, PDG marocain de ZIWIT, une entreprise leader de la sécurité du web en Europe. Si pour le moment le grand public n’a aucun accès à ces territoires, les Etats du monde entier cachent leur incapacité à dompter ce désert habité par les dealers, les tueurs à gages, les mouvements politiques subversifs, les terroristes, les pédophiles…


Néo-nomadisme

Selon le magazine The Economist, qui a épluché plus de 360 000 transactions passées entre 2013 et 2015 sur des sites sulfureux comme Silk Road, Evolution ou encore Agora, les opérations illégales se sont chiffrées à 50 millions de dollars. À la tête du hit-parade des ventes, on trouve la MDMA (ecstazy), la marijuana (haschich, herbe) ainsi que la cocaïne. Les transactions ont porté également sur les faux billets, les cartes de crédit, les produits pornographiques et les services de piratage des données personnelles… Bref, inutile de chercher le contact du dealer du coin quand il est possible de s’approvisionner moyennant deux ou trois clics. L’une des clés pour entrer dans ce monde parallèle consiste en l’utilisation d’un réseau comme Tor qui lui-même vous donne accès à des moteurs de recherche qui vont racler le fond de la toile. « Ce protocole rend difficile le pistage d’un internaute. Dans le web classique, votre adresse IP et vos habitudes de navigation sont identifiés par votre fournisseur d’internet. Or, sur un réseau comme Tor vous passez par des serveurs – appelés nœuds – qui traversent plusieurs pays, ce qui rend l’utilisateur difficilement repérable », analyse Mohamed Boumediane. Profitant de l’avantage de l’anonymat, le Deep Web est devenu un repère de tous les trafics.


Le grand bazar d’Internet

Pour avoir une idée sur la facilité d’accès à cet univers où réalité et fantasme se confondent, le cas d’école est celui du célèbre site Silk Road. Lancé en 2011 et fermé a deux reprises par le FBI, ce portail, qui en est à sa troisième version, est un supermarché des drogues, médicaments, cartes de crédit, donnés personnelles, codes d’accès aux chaînes câblées, produits pornographiques et même de la fausse monnaie. Les transactions s’y effectuent grâce à de l’argent virtuel, le Bitcoin (1 bitcoin = 6 500 DH), qu’on peut acheter sur des centaines de sites spécialisés et convertir en devise classique à tout moment et n’importe où sur le globe. Pour instaurer la confiance entre les acheteurs et les vendeurs, Silk Road et les autres portails marchands proposent un système d’évaluation des dealers qui protègent leur réputation. « C’est une forme d’autorégulation de ce marché crypté qui tient à se donner toute la crédibilité d’un commerce classique  », analyse Z.C, expert en codage informatique et fin connaisseur du monde des hackers au Maroc. Pour pister la présence de Marocains dans cet univers, nous avons cherché des offres sur Silk Road avec des mots clés comme « Hach Morocco », «  Hiya » ou encore « Cannabis Morocco ». Le résultat est maigre. Tout de même, quelques vendeurs proposent du cannabis marocain et brouillent les pistes en prétendant nous livrer à partir de la Hollande ou de France. «  Pour le moment, on ne peut parler de l’émergence d’un phénomène au Maroc, mais beaucoup de jeunes bidouilleurs sur le Net maîtrisent le Dark Web sans forcément y effectuer des opérations liées aux stupéfiants. Certains trouvent une faille dans un système et au lieu d’en informer la société en question et empocher une récompense, ils vont vendre cette découverte sur le Darknet pour gagner de l’argent. »


Le geek marocain et ses habitudes

Pour avoir travaillé sur les questions de la cybersécurité, Mohamed Boumediane nous dresse le portrait robot du geek marocain : « Contrairement aux Européens plus portés sur le gaming, les Marocains ont un rapport plus pragmatique avec le web dans le sens où ils vont y chercher des films ou des programmes pour cracker des applications utilitaires. Même avec de bonnes connaissances en informatique, ils n’ont pas la capacité de monnayer leur savoir. Certains hackers tirent une satisfaction en piratant un site étranger pour y coller le drapeau marocain. À part trouver les mots de passe d’un compte Gmail ou Facebook, les choses ne vont pas jusqu’à s’organiser en réseau criminel qui parfois implique l’achat d’organes…  » Un constat effarant que l’expert Mohamed Boumediane relativise : « parler d’anonymat est souvent exagéré puisqu’on laisse toujours une trace même dans le Darknet. Quand il s’agit de pister une organisation mafieuse ou une personne dangereuse, il existe de puissants calculateurs qui permettent de la démasquer. » À une époque où la criminalité et le terrorisme sont devenus des obsessions internationales, les services marocains semblent avoir la main sur les outils de communication traditionnels. Mais qu’en est-il du Darknet ?


Pour le meilleur et surtout le pire

« Il est très probable que les spécialistes de la cybersécurité au Maroc veillent au grain. Le potentiel criminel de cet univers justifie amplement cette veille. Certains gouvernements vont jusqu’à créer des sites “pots de miel” pour attirer ces délinquants », analyse Z.C. Même son de cloche du côté de Mohamed Boumediane : « Le Maroc dispose d’une assez bonne expertise en matière de cybersécurité. Il est à craindre, en revanche, qu’à force de vouloir tout contrôler, on pousserait des geeks inoffensifs à s’abriter dans les profondeurs du web avec le risque d’y faire des découvertes dangereuses pour notre sécurité. » Paradoxalement, le Web profond traîne une réputation sulfureuse et pourtant, son développement a été financé et encouragé par les grandes démocraties, Etats-Unis en tête. Objectif : promouvoir le discours de la liberté d’expression en offrant aux activistes de pays comme la Chine ou l’Iran des voies de contournement pour échapper à la vigilance de ces États. Dans ce rayon, même Reporters Sans Frontières (RSF) et d’autres ONG forment les journalistes à l’utilisation des protocoles du Darknet et des clés de sécurités. Mais ce qui s’annonçait comme salutaire est en train de se transformer en une fabrique au crime et une invitation au morbide.

Par Hicham Oulmouddane @HichamMood
Le Desk En clair