n°1199.Routes, barrages, stades, ports : comment le Maroc mobilise 73 MMDH pour transformer ses infrastructures en 2026
Il y a quelque chose de vertigineux à survoler le Maroc en ce printemps 2026. Du détroit de Gibraltar aux confins du Sahara, le pays ressemble à un immense chantier à ciel ouvert. À Benslimane, entre Casablanca et Rabat, les fondations d'un stade de 115 000 places émergent du sol. Sur la côte méditerranéenne, les digues de Nador West Med — cinq kilomètres de béton armé — dessinent les contours de ce qui sera, d'ici quelques mois, le deuxième méga-port du Royaume. Plus au sud, à Dakhla, un autre complexe portuaire prend forme sur l'Atlantique. Partout, des grues, des engins de terrassement et des milliers d'ouvriers.
C'est dans ce contexte que le ministre de l'Équipement et de l'Eau, Nizar Baraka, a dévoilé mardi 7 avril à Rabat le programme prévisionnel des marchés du bâtiment et des travaux publics pour l'année en cours. Le chiffre est massif : 73 milliards de dirhams (MMDH) d'investissements programmés, en hausse de 4 % par rapport à 2025. Une enveloppe qui s'inscrit dans un effort public sans précédent : l'investissement de l'État atteint cette année 380 MMDH, contre 340 MMDH l'an dernier.
Le Mondial comme accélérateur de projets
Pour comprendre l'ampleur de cette mobilisation, il faut remonter à un événement fondateur : l'attribution, en octobre 2023, de la coorganisation de la Coupe du monde 2030 au Maroc, à l'Espagne et au Portugal. Ce jour-là, le Royaume s'est engagé implicitement dans une course contre la montre infrastructurelle dont les effets irriguent aujourd'hui l'ensemble de l'économie.
Les stades et équipements sportifs captent à eux seuls 54 % de l'enveloppe dédiée aux équipements publics — le premier poste d'investissement du programme, avec 28,8 milliards de dirhams. Le projet le plus spectaculaire est le stade Hassan II, en construction à Benslimane. Conçu par le consortium Oualalou+Choi et le cabinet américain Populous, cette enceinte de 115 000 places serait, à sa livraison prévue en 2028, le plus grand stade de football d'Afrique et le deuxième au monde. Son coût dépasse 6,3 milliards de dirhams. Les stades de Rabat, Marrakech et Agadir font simultanément l'objet de rénovations lourdes pour se conformer aux exigences de la FIFA.
Mais le Mondial n'est que la partie émergée de l'iceberg. Derrière les stades se cache un programme bien plus vaste, structuré autour de quatre piliers que le ministre a détaillés devant un parterre de fédérations professionnelles et de directeurs régionaux.
L'obsession de l'eau
Dans un pays où la sécheresse est devenue un compagnon de route quasi permanent, le volet hydraulique du programme — 18,3 MMDH — relève moins de l'investissement que de la survie. Trente-six petits barrages sont programmés pour 2,1 MMDH, 850 forages sont prévus, et deux ouvrages majeurs concentrent l'attention : le barrage Sidi Abbou à Khénifra (320 MDH) et le barrage Sidi Rhoumane à Larache (700 MDH). Des stations de dessalement et des projets d'alimentation en eau potable sont lancés à Marrakech, Agadir et Boujdour.
Ces investissements ne sont qu'un fragment d'un effort national colossal. À l'horizon 2030, quelque 285 MMDH sont fléchés vers la sécurisation hydrique du Royaume — barrages, stations de traitement, interconnexions de bassins. Le stress hydrique n'est plus une hypothèse au Maroc : c'est un paramètre structurel que chaque programme d'investissement doit désormais intégrer.
Nador West Med, le pari méditerranéen
Le deuxième grand récit de ce programme est portuaire. Avec 4 milliards de dirhams inscrits au budget du ministère, le secteur maritime paraît modeste en apparence. Mais ce chiffre ne dit pas l'essentiel : l'entrée en service, prévue au dernier trimestre 2026, du complexe portuaire et industriel de Nador West Med.
Achevé à plus de 95 %, ce port en eaux profondes disposera d'une capacité de 5 millions de conteneurs et de 35 millions de tonnes de marchandises dès sa première phase. Les concessions des terminaux à conteneurs ont été attribuées à Marsa Maroc en partenariat avec MSC et CMA CGM, les deux premiers armateurs mondiaux. L'investissement cumulé — public et privé — dépasse 51 MMDH, et les retombées attendues sont considérables : entre 80 000 et 100 000 emplois dans les premières années d'exploitation, une zone industrielle de 700 hectares au démarrage, et le premier terminal de gaz naturel liquéfié du Maroc.
C'est pour desservir ce futur hub que l'autoroute Guercif-Nador, estimée à 7,9 MMDH, figure parmi les projets phares du volet routier. L'ambition est claire : connecter l'ensemble du nord-est marocain à ce nouveau poumon logistique, et faire de Nador West Med le complément méditerranéen de Tanger Med, devenu en quelques années le premier port d'Afrique.
Plus au sud, le port de Dakhla Atlantique — un milliard de dollars, livraison prévue en 2028 — complète une stratégie maritime qui vise à positionner le Maroc comme un carrefour incontournable entre l'Europe, l'Afrique et les Amériques.
1 768 kilomètres de routes, 400 de voies express
Le réseau routier, avec 21,8 MMDH, constitue le deuxième poste budgétaire. Le programme prévoit la maintenance de 1 768 kilomètres, la construction de plus de 400 kilomètres de voies express et des chantiers de réhabilitation post-inondations. Deux voies express retiennent l'attention : Aïn Aouda-Oued Zem (1,9 milliard) et Fès-Taounate (1,56 milliard), auxquelles s'ajoute la modernisation de plusieurs routes nationales.
Ces investissements répondent à un double impératif. D'une part, absorber les flux générés par les nouveaux pôles portuaires et industriels. D'autre part, désenclaver des régions encore mal connectées — un enjeu de cohésion territoriale que Nizar Baraka a érigé en fil rouge de sa dernière journée d'information en tant que ministre de ce gouvernement.
Un moteur économique qui tourne à plein régime
Les chiffres macroéconomiques donnent la mesure de ce que représente le BTP pour le Maroc. Le secteur pèse près de 6 % du PIB, emploie 1,3 million de personnes — 12 % de la population active — et a créé 64 000 emplois nets en 2025. Le programme 2026 devrait à lui seul générer 22,2 millions de journées de travail.
La consommation de ciment, baromètre traditionnel de l'activité, a bondi de 9,7 % au premier semestre 2025 pour atteindre 6,89 millions de tonnes. La croissance du secteur est attendue à 4,1 % en 2026. Des chiffres qui confirment une dynamique que le secteur privé accompagne : les trois principaux groupes cotés du BTP marocain — SGTM, TGCC et Jet Contractors — affichent des carnets de commandes historiques.
Le ministre du Transport et de la Logistique, Abdessamad Kayouh, présent à la journée de Rabat, a rappelé que 148 marchés publics avaient été lancés en 2025 pour plus de 36 milliards de dirhams dans les secteurs ferroviaire, aéroportuaire et logistique, confirmant la continuité de l'effort.
Le revers de la médaille
Reste la question de l'exécution, surtout en cette période de grands bouleversements géopolitiques au Moyen-Orient et des effets incertains induits par la crise comme l'a souligné un récent rapport du Fonds monétaire international (FMI). En 2023, dernière année pour laquelle les données sont disponibles, 91 % du programme prévisionnel avait été effectivement réalisé — un taux honorable, mais qui laisse une marge d'amélioration quand les montants en jeu se comptent en dizaines de milliards.
L'autre point de vigilance concerne la structure même du secteur. Quelque 70 % des entreprises du BTP dépendent de la commande publique, et le tissu productif reste très fragmenté, avec un secteur informel représentant au moins 30 % du marché. Nizar Baraka a d'ailleurs insisté sur le rôle des directions régionales en tant que garantes de la montée en compétences des petites entreprises et de la préservation des entreprises matures.
Avec un PIB nominal estimé à 196 milliards de dollars (MM $) en 2026 par le FMI, le Maroc occupe le cinquième rang des économies africaines. Sa stratégie infrastructurelle, qui prévoit à l'horizon 2030 près de 1 000 MMDH d'investissements tous secteurs confondus, est un pari : celui de transformer un pays à revenu intermédiaire en puissance logistique et industrielle régionale. Le béton, les barrages et les ports en sont les fondations — au sens propre comme au figuré.
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