Al Hoceima : les trésors de la Méditerranée secrète
Au petit matin, la lumière pointe au-dessus du cap Quemado. Depuis la corniche qui surplombe la vieille ville, la baie d'Al Hoceima s'embrase par degrés. D'abord les crêtes calcaires des Bokkoyas, qui plongent dans la mer comme des lames grises passées au feu, puis le miroir de la Méditerranée, encore lisse, où dérivent quelques barques bleues rentrant de la pêche de nuit, leur sillage à peine perceptible, comme un trait de crayon sur une feuille d'étain. Au large, posé sur l'eau à quelques encablures de la plage de Sfiha, l'îlot fortifié d'Alhucemas, vestige incongru d'une histoire inachevée, capte les premiers rayons comme un décor de théâtre : des murailles ocre, des maisonnettes blanches, et un clocher en miniature. On jurerait un bout d'Andalousie, détaché du Vieux continent et oublié là, à 300 mètres du rivage marocain.
Le voyageur qui découvre Al Hoceima pour la première fois éprouve presque toujours cette même sensation : comment ce rivage-là, avec ses eaux d'une transparence cristalline, ses falaises couronnées de thuyas et de pins d'Alep, ses criques qu'aucune construction ne défigure, a-t-il pu rester si longtemps hors des radars du grand tourisme méditerranéen ? À vol d'oiseau, l'Espagne est à moins de 500 kilomètres. Les nuits claires, Malaga et Almería envoient leurs lumières par-dessus l'horizon. Et pourtant, rien ici ne rappelle les fronts de mer bétonnés de la rive espagnole. La réponse tient à la géographie autant qu'à l'histoire : enclavé derrière la muraille du Rif, longtemps mal desservi, le pays des Bokkoyas a vécu à l'écart, replié sur ses villages de pêcheurs, ses terrasses d'oliviers et ses fiertés intactes. C'est précisément ce qui fait aujourd'hui sa valeur.
Car ce littoral n'est pas seulement beau. Il est habité par 13 siècles d'histoire enfouie, des comptoirs du haut Moyen-Âge aux présides espagnols, des raids vikings aux arsenaux mérinides, de l'épopée de la Guerre du Rif à la renaissance contemporaine. Un passé extraordinairement dense, que l'on déchiffre en longeant la côte, de crique en crique, de ruine en ruine, et dont chaque plage est une page.
La route qui a tout changé
Toute initiation commence par un passage. Ici, c'est une route : la rocade méditerranéenne, ce ruban d'asphalte achevé au début des années 2010, qui court de Tanger à Saïdia en épousant chaque repli de la côte. Pendant des décennies, gagner Al Hoceima relevait de l'expédition : des heures de lacets par les cols du Rif central, ou le long détour par Taza. La rocade a aboli cette distance et, ce faisant, désenclavé tout un monde. La parcourir depuis l'ouest reste l'une des plus belles approches routières du royaume : la chaussée s'accroche aux versants, franchit des oueds encaissés, découvre à chaque virage un pan de mer d'un bleu invraisemblable, des centaines de mètres en contrebas, avant de plonger vers un hameau de pêcheurs et de remonter aussitôt vers le maquis.
Le paysage lui-même raconte une histoire géologique violente. Le Rif est une montagne jeune, née de la collision des plaques africaine et eurasienne, un arc de chevauchements qui continue de bouger. La région le sait mieux que quiconque, elle qui fut meurtrie par le séisme de février 2004. Les Bokkoyas, ce massif calcaire qui encadre Al Hoceima, en sont le fragment le plus spectaculaire : des dalles grises redressées à la verticale, criblées de grottes, festonnées de calanques, qui tombent dans une mer profonde presque sans plateau continental. C'est cette bathymétrie brutale qui donne aux eaux locales leur couleur d'encre au large et leur transparence de lagon près du bord et qui explique la richesse des fonds, courtisés par les plongeurs comme par les pêcheurs.
À l'approche de la ville, la montagne s'ouvre enfin. La baie apparaît d'un coup, immense amphithéâtre tourné vers le nord-est, fermé à l'est par la plaine alluviale du Nekor et ses cultures. C'est là, dans cet estuaire fertile coincé entre deux mondes minéraux, que commence véritablement le voyage dans le temps.
Nekor, Al Mazamma et le souvenir des drakkars
Pour comprendre Al Hoceima, il faut d'abord quitter la ville et gagner, vers l'est, la plaine du Nekor, ce fleuve nourricier qui a fixé ici, dès le VIIIe siècle, l'un des tout premiers États musulmans du Maghreb extrême. Bien avant Fès, bien avant les Idrissides, l'émirat de Nekor rayonnait sur le Rif oriental. Sa dynastie fondatrice, les Banou Salih, d'origine yéménite, s'était établie parmi les tribus amazighes de la région au tournant du VIIIe siècle. Son fondateur, Salih ibn Mansour, passe pour avoir islamisé les tribus environnantes et jeté les bases d'une principauté qui allait durer près de quatre siècles. La capitale, Nekor, s'élevait dans les terres, à quelques kilomètres du rivage. Les géographes arabes médiévaux, Al‑Bakri en tête, la décrivent comme une vraie ville, avec sa mosquée du vendredi, ses marchés, ses jardins irrigués et ses murailles.
Son débouché maritime s'appelait Al Mazamma. Le site, aujourd'hui inscrit dans la zone archéologique du Parc national d'Al Hoceima (PNAH), à un jet de pierre des plages de Sfiha et de Souani, fut durant des siècles le poumon commercial de la région : on y transbordait les grains, la cire, les cuirs et le bétail du Rif vers Al Andalus, dont les côtes ne sont qu'à une journée de navigation. Escale du grand cabotage entre l'Orient et l'Occident musulmans, relais des routes qui montaient de Fès et du Sahara, Al Mazamma fut, à sa modeste échelle, un port‑monde.
C'est cette prospérité qui attira, au milieu du IXe siècle, les visiteurs les plus inattendus de toute l'histoire marocaine : les Normands. Les chroniques arabes rapportent qu'en 859, une flotte de « Majūs », les « adorateurs du feu », nom que les lettrés de Cordoue donnaient aux Vikings, déjà fameuse pour avoir ravagé les côtes andalouses, franchit le détroit, remonta la côte rifaine et fondit sur Nekor.
La ville fut pillée plusieurs jours durant. Des captifs, dont des femmes de la famille émirale, furent emmenés puis rachetés à prix d'or. L'épisode, solidement attesté par les sources, fait du Rif oriental l'un des points les plus méridionaux jamais atteints par les expéditions scandinaves. On marche donc ici, littéralement, sur les traces des drakkars, un vertige que peu de rivages africains peuvent offrir.
Nekor survécut au raid, prospéra encore deux siècles, puis succomba, comme tant de principautés, à l'unification almoravide à la fin du XIe siècle. Al Mazamma, elle, continua de vivre au rythme des empires, almohade puis mérinide, avant de s'effacer à son tour. De cette grandeur médiévale ne reste aujourd’hui que des substructions, des tessons, des alignements de pierres que les campagnes de fouilles maroco-espagnoles continuent d'interroger. Mais le décor, lui, n'a pas changé : la même plaine ouverte sur la mer, le même cirque de montagnes, la même lumière oblique du soir. Le promeneur qui s'aventure dans la zone archéologique, entre lentisques, palmiers nains et euphorbes, éprouve ce vertige particulier des lieux où l'histoire s'est retirée sans laisser de monuments, seulement une présence éparse, et le cri des goélands.
Badis, le port que le monde a oublié
Cap à l'ouest, maintenant. La rocade serpente entre falaises et vallons pendant une cinquantaine de kilomètres, traverse des villages accrochés aux pentes plantées de figuiers, d’amandiers et où l’on distingue des ruches posées sur les terrasses, avant de redescendre vers un hameau de pêcheurs adossé à une plage de galets gris : Torres de Alcalá. Le nom, hérité de l'époque espagnole, désigne les tours de guet qui verrouillaient jadis ce mouillage.
La forteresse almohade du XIIIe siècle, puis ibérique durant le XVIe, flanquée de six tours massives, récemment restaurée, monte encore la garde sur les hauteurs du vallon de Béni Boufrah. En contrebas, quelques dizaines de maisons blanches forment un village autour de sa mosquée, des barques tirées sur la grève, des parasols d’estivants alignés, des filets qui sèchent, une gargote où l'on sert le poisson du matin : le bout du monde, à trois heures de route de Tanger.
C'est pourtant ici, ou presque, que battait l'un des cœurs maritimes du Maroc médiéval. À quelques kilomètres à l'est du village, au débouché d'un vallon encaissé, s'étendait Badis (Bades pour les Espagnols, Bâdis pour les chroniqueurs arabes), le grand port méditerranéen du royaume de Fès. Sous les Mérinides, alors que le commerce saharien faisait de Fès l'une des métropoles du monde musulman, c'est par Badis que la capitale respirait côté Méditerranée : les caravanes y descendaient par les cols du Rif, les galères y chargeaient cuirs, laines, cire et céréales pour Venise, Gênes, les ports d'Aragon et d'Al Andalus.
Léon l'Africain, qui visita la région au début du XVIe siècle, décrit une ville commerçante et cosmopolite, fréquentée par les marchands européens, dotée d'arsenaux où l'on construisait et armait les fustes et les galères du sultan. Badis fut aussi, dans le grand désordre du XVIe siècle naissant, un repaire de course : ses capitaines écumaient le détroit et les côtes ibériques, ce qui allait précipiter sa perte.
Car le destin de Badis bascule avec l'irruption de la puissance ibérique en Méditerranée occidentale. Face à la ville, à moins de 100 mètres du rivage, se dresse un rocher fortifié : le Peñón de Vélez de la Gomera. Les Espagnols s'en emparent une première fois en 1508, sous la conduite de Pedro Navarro, pour étrangler la course. Les Rifains le reprennent en 1522, puis une expédition massive le reconquiert définitivement en 1564.
Cette fois, c'en est fini : sous les canons du préside, le port ne peut plus vivre. Privée de sa rade, coupée de ses débouchés, Badis s'éteint à petit feu, ses marchands se dispersent, ses arsenaux tombent en ruine. La ville qui commerçait avec Venise n'est plus aujourd'hui qu'un champ de vestiges discrets que le maquis recouvre, veillé par les tours d'Alcalá et balayé par le vent.
Le Peñón, lui, est toujours là et toujours espagnol. Depuis qu'une tempête a comblé le chenal dans les années 1930, le rocher est relié au continent par une simple langue de sable : quelques dizaines de mètres qui passent pour l'une des frontières terrestres les plus courtes du monde. Une poignée de militaires espagnols y tient garnison, drapeau rouge et or claquant au-dessus des barques des pêcheurs marocains, dans un face-à-face immobile qui dure depuis plus de quatre siècles. Rares sont les sites au Maroc qui concentrent une telle charge historique dans un tel dénuement. On vient à Badis pour cela : le silence, la mer, des ruines éventrées, un rocher disputé et ce que l'imagination reconstruit.
Cala Iris, Calabonita et les criques du bout du monde
À deux pas de Torres de Alcalá, la route bute sur l'un des paysages les plus photogéniques de toute la côte marocaine : Cala Iris. Un petit port de pêche aux môles tranquilles, une plage en arc de cercle bordée de tamaris, et surtout, posé dans l'axe de la baie, un îlot rocheux que l'on peut rejoindre à pied par un tombolo de sable ou à la nage lorsque la mer le permet. Les gamins du village en ont fait leur plongeoir, les cormorans leur reposoir. L'eau y décline tous les bleus, du turquoise laiteux des hauts-fonds à l'outremer profond du large. Au couchant, quand les barques rentrent et que les mouettes se disputent les rebuts de la pêche, la scène a quelque chose d'homérique.
Entre Cala Iris et Al Hoceima s'égrène ensuite un chapelet de criques que seuls les initiés savent nommer. Calabonita, « la belle crique », le castillan dit tout, joyau confidentiel niché sous les falaises, où l'eau atteint des degrés de transparence qui abolissent la notion même de profondeur. Les anses de Maqtoâa et d'Isri, entailles sauvages dans le calcaire, où l'on n'accède qu'à pied, par des sentiers de chèvres, ou par la mer. La plage d'Izdhi, enchâssée dans les Bokkoyas au cœur du parc national d’Al Hoceima, dont le sable clair tranche sur le gris des parois. Chacune a ses fidèles, ses heures, ses secrets.
Il faut le dire sans détour : cette portion de côte soutient la comparaison avec les calanques de Cassis ou les criques de la Sardaigne, la foule et les prix en moins, et un supplément d'âme que donne le sentiment, rare en Méditerranée, d'arriver avant les autres. C'est un privilège provisoire, dont il faut jouir en voyageur responsable : ici, chaque déchet abandonné est une offense, chaque souillure a des allures de blessure.
Le sanctuaire des Bokkoyas
Cet impératif de préservation a un gardien : le Parc national d'Al Hoceima, créé en 2004, l'un des rares du Royaume à conjuguer aire terrestre et aire marine. Près de 50 000 hectares de montagnes littorales, de falaises, de fonds coralligènes et d'eaux poissonneuses, qui protègent un condensé de Méditerranée d'avant : matorral de thuyas de Berbérie et de pins d'Alep, genévriers accrochés aux corniches, douars de bergers et de pêcheurs qui vivent là comme on vivait il y a un siècle.
Le parc abrite surtout l'une des dernières colonies méditerranéennes du balbuzard pêcheur. Le grand rapace, envergure d'un mètre et demi, œil d'or, serres de préhension redoutables, niche sur les à-pics inaccessibles des Bokkoyas, et l'apercevoir en action compte parmi les spectacles que ce rivage réserve aux patients : un vol stationnaire haut au-dessus de l'eau, une torsion soudaine, un piqué fulgurant, une gerbe d'écume et l'oiseau qui s'arrache à la mer, un poisson argenté entre les serres. Le goéland d'Audouin, autre rareté du bassin méditerranéen reconnaissable à son bec rouge sang, fréquente les mêmes falaises. Des groupes de grands dauphins croisent régulièrement au large, escortant parfois les barques jusqu'à l'entrée du port. Sous la surface, les tombants coralligènes et les herbiers font le bonheur des plongeurs et rappellent que la protection de ces fonds, convoités, demeure un combat de chaque saison.
Le parc, enfin, n'est pas un désert : il est habité. Les douars des Bokkoyas y perpétuent une économie de subsistance (pêche artisanale, oliviers, figuiers, quelques ruches) qui est aussi un patrimoine. Les sentiers qui les relient, entre mer et crêtes, composent l'un des plus beaux terrains de randonnée littorale du pays, encore presque vierge de balisage et de fréquentation. Le printemps, quand le matorral explose de cistes et de lavandes sauvages et que les rapaces paradent, y est une pure merveille.
Villa Sanjurjo, la ville aux deux mémoires
Retour vers l'est, vers la ville elle-même. Al Hoceima est une cité jeune à l'échelle marocaine, et sa naissance fut un coup de tonnerre. Septembre 1925 : dans la baie, sous le feu des positions rifaines, débarquent des dizaines de milliers de soldats espagnols appuyés par une escadre franco-espagnole et par l'aviation. L'opération d'Alhucemas, considérée par les historiens militaires comme le premier grand débarquement amphibie moderne, combinant appuis naval et aérien, et étudiée comme telle par les états-majors des décennies durant, vise le cœur du pouvoir d'Abdelkrim El Khattabi, dont l’éphémère République du Rif, proclamée après l'écrasante victoire d'Anoual en 1921, tient l'Espagne en échec depuis 4 ans.
Le débarquement scelle le sort de l'épopée rifaine. L'année suivante, sur le plateau dominant la baie, les Espagnols fondent une ville de garnison qu'ils baptisent Villa Sanjurjo, du nom du général commandant l'opération. L'indépendance lui rendra un nom du terroir : Al Hoceima, de la lavande sauvage qui embaume les collines, mais la trame urbaine, elle, garde l'empreinte ibérique.
Cela se voit dès que l'on flâne dans le damier du centre-ville : immeubles bas aux façades blanches et bleues, balcons ouvragés, corniches et bow-windows aux réminiscences art déco, placettes ombragées où les terrasses de café débordent sur le trottoir dans une atmosphère qui évoque irrésistiblement l'Andalousie des années 30.
La place du Rif, cœur battant de la cité avec son ancienne église espagnole, résume ce métissage que les hôteliers eux-mêmes revendiquent aujourd'hui : ces façades blanches et bleues, note la documentation du resort de Sfiha, « témoignent des influences espagnoles et marocaines qui marquent la ville ». Il faut prendre le temps de cette flânerie-là : la corniche au couchant, les escaliers qui dévalent vers Quemado, les boulevards où l'espagnol se mêle encore au tarifit et à la darija, car l'âme d'Al Hoceima est là, dans cette double mémoire assumée.
La ville a aussi ses cicatrices. Le 24 février 2004, un séisme de magnitude supérieure à 6 frappait la province, faisant plus de 600 morts, principalement dans les douars de l'arrière-pays aux constructions fragiles. Al Hoceima s'est relevée avec une énergie têtue, portée par l'attachement viscéral de sa diaspora : le Rif oriental a essaimé massivement aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne, en Espagne, qui revient chaque été gonfler la ville d'une effervescence polyglotte : plaques d'immatriculation d'Utrecht et d'Anvers, mariages en cascade, plages combles, terrasses où l'on refait le monde en quatre langues. Cette double appartenance, entre Rif et mer du Nord, est devenue une composante à part entière de l'identité locale et un moteur discret de son économie.
La marina, la criée et le meilleur poisson du Royaume
En contrebas de la corniche, le port concentre l'autre vie de la cité. Al Hoceima demeure d'abord un port de pêche de premier plan, et la criée du petit matin est un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte. Dès l'aube, les chalutiers et les palangriers déchargent : espadons luisants portés à deux hommes, caisses de pageots et de besugues aux écailles roses, poulpes ruisselants, sardines en masse, crevettes royales, et parfois un thon qui déclenche l'attroupement. Les mareyeurs crient, les balances tintent, les camions frigorifiques attendent en file. Une part de cette manne file vers les tables d'Europe le jour même. Autour des bassins, la petite marina de plaisance ajoute sa note de mâts et de drisses. On y négocie, en saison, les sorties en mer vers les criques du parc.
Quelques heures plus tard, le produit de cette pêche se retrouve sur les tables des restaurants du port et du front de mer, et c'est l'un des rituels immanquables du séjour : s'attabler face aux bateaux, commander le poisson du jour, grillé, simplement, arrosé d'huile d'olive du Rif, avec une salade et du pain chaud et regarder la lumière tourner sur les flots. Les connaisseurs murmurent que l'on mange ici parmi les meilleurs produits de la mer du royaume, dans une fraîcheur absolue et à des prix qui feraient pâlir les corniches de Casablanca ou d'Agadir. Poulpe grillé, espadon à la charmoula, friture de rougets, sardines farcies…
Les mains du Rif : poteries, ruches et coopératives
Le Rif oriental ne se résume pas à son rivage. Dans l'arrière-pays, sur les pistes qui grimpent vers les douars des Bokkoyas et des Beni Ouriaghel, survit un artisanat rural d'une authenticité rare, largement porté par les femmes, comme celles de la coopérative du parc national à Rouadi. La poterie rifaine, d'abord, l'une des plus singulières du Maroc : modelée à la main, sans tour, montée au colombin comme aux premiers âges, cuite à ciel ouvert dans des feux de branchages, puis ornée de motifs géométriques (chevrons, losanges, peignés) dont les ethnologues soulignent la parenté troublante avec les décors de la protohistoire méditerranéenne. Jarres à huile, plats à pain, braseros, cruches : chaque pièce est unique, irrégulière, vivante, aux antipodes de la céramique standardisée des circuits touristiques. Acheter une de ces poteries à la femme qui l'a façonnée, c'est rapporter un fragment de mémoire millénaire.
Autour de la ville et le long de la rocade ou au bord des routes affluentes, un autre tissu de coopératives, toujours féminines pour la plupart, s'est structuré ces dernières années pour valoriser les trésors d'un terroir de montagne : huile d'olive des terrasses, miel de thym, d'arbousier et d'euphorbe, amandes, figues séchées, herbes aromatiques, tissages de laine. Pousser la porte de ces ateliers, goûter l'huile nouvelle sur un morceau de pain d'orge, écouter les femmes raconter la récolte, c'est toucher du doigt l'économie réelle du Rif, celle qui tient les villages debout et repartir avec, dans ses bagages, autre chose que des souvenirs manufacturés.
Le voyageur curieux complétera ses emplettes ici ou dans les souks de la province : vannerie de doum, djellabas de laine épaisse tissées pour les hivers de montagne, couvre-chefs tressés en palme naine aux allures de chapeaux des Andes, et ce sens de l'hospitalité rifaine, réservé d'abord, chaleureux ensuite, qui ne s'oublie pas.
La constellation des plages
Reste l'essentiel, ce pour quoi l'on traverse le Rif : les plages. Elles composent, autour de la ville, une constellation dont chaque étoile a son caractère et il faut plusieurs séjours pour en faire le tour.
Quemado, d'abord, la plage urbaine par excellence : une conque de sable blond lovée au pied de la vieille ville, entre deux avancées rocheuses, animée du matin au soir. C'est ici que bat le pouls estival d'Al Hoceima, sous les façades étagées de la corniche et du Mercure, l’hôtel-paquebot échoué sur le rivage : baignades familiales, parties de raquettes, glaciers pris d'assaut, et cette rumeur joyeuse des plages de ville qui monte jusqu'aux terrasses. Sa voisine Matadero, plus intime, blottie de l'autre côté du port, se mérite par un accès plus confidentiel et récompense l'effort par des eaux d'aquarium et une quiétude que Quemado ne connaît plus au plus fort de l’été.
Vers le sud-est, passé le relief, s'ouvre le grand arc de la baie. Sfiha, longue langue de sable et de dunes basses adossée à la pinède, fait face au trio d'îlots espagnols, le Peñón de Alhucemas et ses deux satellites, Isla de Tierra (l'île de Terre) et Isla de Mar (l'île de Mer), sous fanion espagnol depuis le XVIIe siècle, posés sur l'eau comme des vaisseaux à l'ancre. Plus loin, Souani déroule son ruban ourlé de pins parasols jusqu'aux abords de l'embouchure du Nekor. Les familles y dressent parasols et tajines dominicaux à l'ombre de la pinède, dans une douceur balnéaire qui rappelle certaines côtes du Levant espagnol d'il y a 50 ans. C'est le versant généreux, familial, de la région, le pendant exact des criques ascétiques de l'ouest, Izdhi, Maqtoâa, Isri, Calabonita, Cala Iris et la plage de Badis, réservées aux campeurs. Entre les deux registres, chacun compose sa partition : peu de destinations méditerranéennes proposent, dans un rayon de 50 kilomètres, une telle amplitude de choix.
Sfiha, camp de base : l'escale Radisson Blu
Toute odyssée a besoin d'un port d'attache. Sur ce littoral longtemps dépourvu d'hôtellerie à la hauteur de son décor, la donne a changé en 2021 avec l'ouverture, au kilomètre 8 de la plage de Sfiha, du Radisson Blu Resort Al Hoceima, premier 5 étoiles de la destination et, de fait, le camp de base idéal pour rayonner entre criques, ruines et montagnes sans rien sacrifier au confort.
Le lieu a été pensé comme un morceau de Rif domestiqué. Le resort s'étend sur une quinzaine d'hectares au sein d'un domaine forestier de 26 hectares de pins, à 7 kilomètres du centre-ville et à un quart d'heure de l'aéroport Cherif Al Idrissi, assez proche pour vivre la ville, assez retiré pour n'entendre, le soir, que les cigales et le ressac. L'architecture, volumes blancs de médina modernisée, bois blond, resto-cabanons de plage aux voilages immaculés, hamacs tendus entre les pins, dialogue avec la pinède plutôt qu'elle ne s'y impose. On pense à certaines adresses des Cyclades ou de la Costa Smeralda, transposées dans la lumière du Rif.
Les 434 clés couvrent tout le spectre du séjour : chambres standard et supérieures de 45 à 55 m2, chambres premium et executive, 216 junior suites de 75 m2 et 72 suites de même surface, dont une part significative adaptée aux personnes à mobilité réduite, ainsi que des configurations familiales à chambres communicantes. La formule all inclusive, assumée, vise le voyageur en quête de décompression totale : une fois posé, on ne compte plus rien.
La table, point sensible de tout resort, joue la carte du territoire avec pas moins de 7 adresses. The Cedar, le grand restaurant, décline la formule buffet avec des incursions marquées dans le répertoire local, le Splash Bar, au bord de la piscine à débordement, cultive l'esprit famille, The Island, posé face à la mer, marie cocktails et cuisine fine au plus près du rivage, The Penthouse, lounge panoramique, se réserve l'heure bleue et la vue la plus large sur la plage, l'Open Bar accompagne les journées studieuses ou paresseuses, la Fish-house, enfin, célèbre le poisson de Méditerranée débarqué à quelques milles de là, quand le restaurant marocain donne, selon les mots de la maison, « tout son sens à la culture culinaire de la région ».
Côté bien-être, le Rosemary Spa aligne 2 000 m2 d'installations : 6 cabines de soins et de massage, trois hammams, deux saunas, piscine intérieure avec jacuzzi, deux douches chromothérapiques, salon de coiffure et espace onglerie dans une scénographie qui puise dans la tradition marocaine du bain. Les actifs disposent de trois courts de tennis, d'un terrain de football, d'un padel et d'une salle de fitness et les familles, d'un kids club encadré à la journée. Pour les curieux, un menu d'excursions existe à la demande (quad, buggy, paintball, sorties en mer, randonnées dans le parc national) qui transforme le resort en base d'exploration du territoire. Le site abrite enfin un vrai centre de conventions : 950 m2 d'espaces de réunion articulés autour du ballroom Al Hoceima, complétés par les salons Magnolia et Lavender, signe que la destination vise aussi, à terme, le tourisme d'affaires, l'incentive et l'événementiel, des mariages aux séminaires.
Pour les séjours longs ou tribaux, les Radisson Blu Residences attenantes prolongent l'expérience sur un autre registre : 142 appartements en formule RIPT (résidences immobilières de promotion touristique), déployés sur plus de 7 hectares, avec piscine dédiée et accès complet aux équipements du resort. L'autonomie d'un pied-à-terre (cuisine, salon, terrasse face aux pins) avec les services d'un 5 étoiles : la formule vise autant les familles de la diaspora, qui reviennent au pays pour des semaines entières, que les télétravailleurs au long cours et les investisseurs séduits par la trajectoire de la destination.
Et le paysage hôtelier de la baie ne s'arrête pas là. Non loin, l'Al Hoceima Bay Hotel, 4 étoiles ouvert en 2003 avec ses 112 chambres et appartements, sa piscine et son spa à flanc de colline, cultive depuis deux décennies une clientèle mixte loisirs et affaires, à la charnière du centre-ville et des plages. Quant au Mercure Quemado Resort, l'adresse emblématique littéralement posée sur la plage de Quemado citée plus haut, dont les terrasses en gradins descendent vers le sable, elle achève une rénovation et un repositionnement complets : le retour annoncé, en cœur de ville, d'un 4 étoiles nouvelle génération, avec ses salles de réunion, son spa-hammam et son night-club. Trois adresses, trois registres, une même trajectoire : celle d'une destination qui se dote enfin des outils de son ambition.
Le privilège de l'avance
Au dernier soir, depuis un transat de la plage de Sfiha, le regard embrasse tout le théâtre du voyage. À gauche, les lumières de la ville s'allument une à une sur la corniche, dessinant l'amphithéâtre de Villa Sanjurjo. En face, la silhouette sombre du Peñón d'Alhucemas découpe son donjon sur un ciel qui vire au cuivre, à droite, la masse des Bokkoyas s'éteint dans les violets. Quelque part au-delà, invisibles, dorment les pierres de Nekor et d'Al Mazamma, les tours d'Alcalá, les ruines de Badis. Treize siècles tiennent dans ce panorama : l'émirat des Banou Salih et ses marchands, les drakkars de 859, les galères mérinides, les présides de Philippe II, la geste d'Abdelkrim, la ville aux relents espagnols et maintenant cette nouvelle vague, discrète encore, du tourisme de destination.
Al Hoceima n'est pas une découverte au sens strict : les Rifains de la diaspora, les Espagnols nostalgiques, quelques voyageurs au long cours la fréquentent et l'aiment depuis longtemps. Mais pour l'immense majorité, elle demeure ce qu'elle a toujours été : un secret bien gardé derrière la montagne. La rocade méditerranéenne, l'aéroport, l'arrivée d'une hôtellerie internationale digne de ce nom sont en train de changer l'équation, à un rythme que la géographie, gardienne sourcilleuse des lieux, maintiendra toujours raisonnable. Ceux qui viendront maintenant auront connu la perle du Rif avant que le monde ne s'en avise. Ils auront nagé à Calabonita sans partager la crique, dîné d'un espadon pêché du matin face aux îlots, entendu le balbuzard crier au-dessus d'Izdhi. C'est ce qu'on appelle, en voyage comme ailleurs, avoir un temps d'avance.
Carnet pratique
Y aller. L'aéroport Cherif Al Idrissi, à un quart d'heure de la baie, est desservi par des vols domestiques et internationaux, notamment depuis l'Europe du Nord en saison. Par la route, compter environ cinq heures depuis Casablanca via l'autoroute A2 jusqu'à Taza puis la voie express récemment réaménagée vers Al Hoceima. Depuis Tanger, la rocade méditerranéenne N16, spectaculaire, longe la côte en offrant l'une des plus belles routes panoramiques du Royaume.
Séjourner. Radisson Blu Resort Al Hoceima, plage Sfiha KM 8 (cinq étoiles, all inclusive, 434 clés, sept restaurants et bars, Rosemary Spa de 2 000 m², kids club, centre de conventions de 950 m²) et Radisson Blu Residences (142 appartements en RIPT, accès aux équipements du resort) pour les longs séjours et les familles, Al Hoceima Bay Hotel (quatre étoiles, 112 chambres et appartements, opéré par Madaëf Management) pour une étape plus urbaine, Mercure Quemado Resort, posé sur la plage de Quemado, à redécouvrir au terme de sa rénovation.
Découvrir. Compter une journée pleine pour l'excursion de l'ouest : Torres de Alcalá, ruines de Badis, Peñón de Vélez, Cala Iris et Calabonita (environ 55 km par la N16), une demi-journée pour la zone archéologique d'Al Mazamma et les plages de Sfiha et Souani, une matinée à la criée et sur le port pour le poisson et la marina, une journée de randonnée dans le parc national pour les criques d'Izdhi, Maqtoâa et Isri, accessibles à pied ou en bateau depuis la marina et une échappée dans l'arrière-pays pour les coopératives et la poterie rifaine.
La bonne saison. De mai à octobre pour la baignade, le printemps pour les randonnées dans le parc national, la floraison du matorral et l'observation du balbuzard pêcheur, l'été pour l'effervescence de la diaspora et les soirées de la corniche, l'arrière-saison, en septembre-octobre, pour avoir les criques et la lumière pour soi.
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