EP. 2
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ReportageGenZ212 : à Marrakech, dans l’enfer de Sidi Youssef Ben Ali
La rumeur flottait dans l’air depuis déjà quarante-huit heures. « Si Sidi Youssef (Sidi Youssef Ben Ali) se réveille, c’est fini ! », glissaient les habitants de Marrakech lorsqu’on évoquait les manifestations qui émaillent la ville, comme d’autres au Maroc, depuis quelques jours. L’arrondissement, situé dans le sud-est de la ville, est connu pour sa sensibilité et son étiquette de « quartier chaud », voire de zone blanche. Ce confetti de quartiers populaires a été, dans la nuit du 1er au 2 octobre, le théâtre de violents affrontements entre les forces de l’ordre et des jeunes du cru, en marge des appels à manifester lancés par le mouvement GenZ212.
Le Desk était au cœur de ce face-à-face qui, contre toute attente, s’est traduit la majeure partie du temps par un avantage certain pris par les habitants, fins connaisseurs des ruelles de leur quartier.
En cette journée automnale au mercure plus que clément, Marrakech semblait promise à une soirée paisible. Un mercredi soir comme les autres, où la ville ocre vivait son train-train quotidien, accueillant dans ses artères le mix habituel de trafic dense, de promeneurs et de touristes étrangers.
Une manifestation était bien prévue vers 18h00, à l’appel du mouvement GenZ212, comme c’était le cas dans nombre d’autres villes du Royaume en ce cinquième jour de mobilisation. Le rassemblement n’eut finalement pas lieu : comme nous avons pu le constater, entre 18h00 et 19h00, presque personne n’était présent sur la place censée l’accueillir dans le quartier de Daoudiate… à l’exception des forces de l’ordre mobilisées pour l’occasion, visiblement sur le qui-vive.
D’ailleurs, comme nous avons pu le noter, les éléments de la police et des Forces auxiliaires s’étaient déployées dans plusieurs zones de la ville, que ce soit à Daoudiate, à Bab Doukkala ou à Sidi Youssef Ben Ali. Et selon nos sources, d’autres points sensibles étaient également surveillés.
À partir de 19h30, une première marche prend forme au niveau de Bab Doukkala. Les slogans fusent, scandés par une file de manifestants qui parcourt la distance séparant Bab Doukkala de l’avenue Allal El Fassi. Comme dans d’autres villes au même moment, dont Casablanca, la marche n’est pas interrompue. Les autorités se contentent d’encadrer la foule et le défilé semble se dérouler sans incidents.
Et Sidi Youssef se réveilla
C’est un peu plus loin que tout va basculer. À Sidi Youssef, le principal rond-point est occupé par des véhicules de la police et des Forces auxiliaires. Soutenus par des agents de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), les sécuritaires scrutent leurs smartphones, à l’affût des dernières nouvelles. Un moment de répit pour ces équipes, épuisées après quatre jours de mobilisation essentiellement émaillés de courses-poursuites dans les rues de la ville.
Vers 22h00, du côté de Bab Ghmate, une des portes de la médina jouxtant Sidi Youssef Ben Ali, les premiers jets de pierre fusent en direction des véhicules des forces de l’ordre. Surprises, ces dernières se mettent rapidement en position, attendent l’arrivée des renforts avant de s’engouffrer dans le dédale des habitations. Les éléments des Forces auxiliaires, boucliers levés, sont en première ligne pour tenter de reprendre le dessus et calmer les ardeurs des assaillants.
Face à eux, ce ne sont pas des manifestants, mais plutôt des « casseurs », qui s’en sont pris aux autorités sans préavis, alors que la situation paraissait normale et sans tension particulière. En effet, contrairement à ce qui s'était passé la veille, les autorités n’ont cette fois-ci fait preuve d’aucune agressivité à l’égard des passants et autres riverains.
Pendant près d’une heure, les forces de l’ordre tentent de contenir les assaillants. Ces derniers bloquent la route avec des bennes à ordures qu’ils ont préalablement incendiées. Les flammes qui s’élèvent parent Sidi Youssef d’une atmosphère apocalyptique qui perdurera toute la soirée. L’air est suffocant, les pierres s’abattent sans relâche. Plus loin, les assaillants se munissent de bouteilles en verre et s’en prennent aux voitures, dont trois sont brûlées dans un premier temps. Des émeutiers récupèrent même de carcasses de voitures dans un atelier de mécanique, qu’ils déplacent pour dresser des barricades.
Subitement, un nouveau front s’ouvre. Les forces auxiliaires, qui contenaient jusqu’ici celui des bennes enflammées, se dispersent. L’un d’eux, nerveux, nous lance : « Ce ne sont pas des manifestants, dis-le dans la vidéo ! Ce sont des criminels, et maintenant ils se mélangent avec des supporters de foot ! » Visiblement, il a une dent contre les ultras du Kawkab Athlétique Club de Marrakech (KACM).
Un guet-apens tendu aux forces de l’ordre
Désormais sur deux fronts, les forces de l’ordre peinent à reprendre le contrôle de la situation. Les motards de la police foncent du côté encore épargné par les flammes et parviennent à gagner du terrain, mais ils sont rapidement repoussés par des émeutiers de plus en plus nombreux. Selon les autorités sur place, ils étaient environ 200 jeunes, armés de pierres, de bouteilles et d'armes blanches, décidés à attaquer plutôt qu'à se défendre, appuyés par près d'une cinquantaine de motocycles.
Les journalistes présents suivent tant bien que mal l'évolution des événements, aux côtés des forces de l'ordre qui, tour à tour, tentent des charges puis rebroussent chemin. Au loin, derrière eux, des agents en civil, appartenant principalement aux rangs de la DGST, entourent le préfet de police, présent en personne pour suivre les opérations.
Alors que la situation devient critique, les autorités décident une manœuvre d’enfermement : feindre la retraite pour attirer les assaillants dans une ruelle où des renforts à pied et sur deux roues les attendent. Mais le stratagème échoue. Les assaillants, une cinquantaine de jeunes en furie, réussissent au contraire à encercler policiers et éléments des Forces auxiliaires, et les journalistes avec eux. C'est la panique générale. Les motards tentent de percer le blocus qui s'installe, en vain. La tension dure plus d’une heure.
Dans la confusion, quelques agents craquent sous la pression. Un jeune policier en appelle à sa mère : « Qu’est-ce que je fais là ? ». Un officier des Forces auxiliaires harangue alors ses hommes : « Wa rakoum rjal ! » (« Mais vous êtes des hommes ! »). Plus loin, des policiers de la brigade antiémeute discutent comme si de rien n’était, avant d’apprendre, ébahis, les informations venues de Leqliâa : deux assaillants qui tentaient de pénétrer dans une caserne de la Gendarmerie royale ont été abattus. Visiblement choqué, un policier lance un chapelet d'insultes, avant de se retirer.
Une nuit de violence et de chaos
La tension est également palpable dans les rangs des journalistes. Un confrère, la cinquantaine, en larmes, parle de ses enfants et répète qu'il veut partir. Un jeune caméraman trouve un passage vers l'extérieur en escaladant un mur, mais revient aussitôt. « Je ne peux pas laisser ma moto, elle n’est même pas à moi », lâche-t-il.
De notre côté, touchés à la tête, au coude et au genou, nous essayons de continuer à couvrir les événements. Un des jeunes assaillants est capturé par des policiers. Lorsque nous tentons de filmer la scène, cinq agents nous plaquent violemment au sol. Notre carte de presse est arrachée du cordon qui l'attaque à notre cou, avant qu’un officier n'intervienne pour s’excuser, tout en nous reprochant notre geste. « On ne filme plus les interpellations ! Il faut plutôt filmer les jeunes qui jettent des pierres et nos agents qui chargent ! », s'écrie-t-il. Un signe que la situation n'est pas totalement sous contrôle et que les forces de sécurité sont au bord de la rupture.
Le préfet de police, excédé, hurle dans son talkie-walkie : « Éteignez-moi cette foutue lumière ! » Dont acte : quelques minutes plus tard, tout Sidi Youssef est plongé dans le noir.
Les renforts finissent par arriver et parviennent tant bien que mal à disperser les assaillants. La tension baisse d'un cran, et les éléments des forces s’effondrent, exténués, sur le gazon des terre-pleins ou à même le bitume. Vers 2h00 du matin, les équipes sont progressivement remplacées par de nouveaux arrivants déposés par une noria de fourgons. Le quartier offre un spectacle de désolation : voitures brûlées, panneaux de signalisation arrachés, feux tricolores détruits, bennes incendiées.
De premiers éléments du bilan commencent à nous parvenir. On parle de deux agences de transfert d'argent vandalisées. Le poste de police de Sidi Youssef Ben Ali a aussi été pris pour cible. Vers 3h00 du matin, c'est cette fois-ci l'entrée d'une agence bancaire qui est forcée. « Ils n'arriveront pas à accéder à l'argent en liquide, tu verras », parie un des journalistes sur place. Une vingtaine de minutes plus tard, des agents de la DGST, qui ont suivi notre discussion, viennent le contredire. « Ils ont bien réussi à avoir le cash. Des billets sont encore éparpillés par terre ». « Peut-on y aller ? », demande-t-on. « Même la police n'a pas pu y aller. Et même si on y va, c'est interdit pour vous. Il y a du cash qui jonche le sol », nous répond-on, avec un air grondeur.
Autour du même évènement, on entendra plus tard le préfet de police sermonner ses équipes. « Mais qu'est-ce que vous faites là, alors que vous avez des voitures brûlées, une banque éventrée et personne n'a pensé à faire un constat ? », tonne-t-il. Un rappel pour les procédures administratives, essentielles, qui avaient pendant un moment été mises de côté dans le feu de l'action.
À 4h00 du matin, on pense enfin à quitter les lieux. Mais il y a peu de chances d’y parvenir : au bout de ce fameux rond-point, nul taxi ne passe. Et aucun VTC ne daigne non plus s'y aventurer. On apprendra plus tard que la route est bloquée, sous le (faux) prétexte de panneaux indiquant des travaux. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, on continue à suivre les événements. Les policiers-motards ont réussi à faire déguerpir la bande qui avait attaqué l'agence bancaire. Ils parviennent même à intercepter un de ses membres. C'est un frêle jeune homme qui est ramené à bord d'une moto, escortée par une quinzaine d'autres.
Aussitôt, il est récupéré par des éléments de la DGST qui l'emmènent dans un fourgon stationné à l'écart. On entend au loin des cris, des insultes, mais aussi les pleurs du jeune. Pour la dizaine d'hommes qui l'encerclent, l'objectif est clair : il faut recueillir auprès de lui le maximum d'informations sur ce qui s'est passé et sur ses complices. Combien sont-ils ? Qui sont-ils ? Les connaît-il ? Que fait-il ici ? A-t-il vu des armes ? On ne saura rien de ses éventuelles réponses, confidentialité des opérations oblige.
Au bout de la nuit, une majorité de journalistes finissent par quitter les lieux. Nous faisons de même après avoir réveillé des collègues du Desk pour venir nous "exfiltrer" en voiture. Derrière nous, Sidi Youssef Ben Ali reste livré au chaos, ravagé par les flammes et plongé dans l’enfer d’une nuit d’émeutes à Marrakech.
Notre reportage vidéo :
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