EP. 3
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ReportageGenZ212 : Marrakech ballottée entre les manifestants de Guéliz et les émeutiers de Sidi Youssef
Dans la matinée, le mouvement GenZ212 avait donné rendez-vous à ses sympathisants à 17h00 sur l’avenue Mohammed V, au cœur de Guéliz. Lorsque nous arrivons, le dispositif sécuritaire est déjà en place : canon à eau stationné et présence policière renforcée. « S’ils ont déplacé le canon à eau, ce n’est pas que pour les photos », glisse un journaliste local rompu aux opérations antiémeute. Pourtant, il faudra patienter plus d’une heure avant que les premiers jeunes n’apparaissent.
Guéliz : ambiance halqa et encadrement strict
L’ambiance qui se met en place rappelle une halqa de Jemaa El Fna. Les jeunes forment un cercle et quatre d’entre eux – trois garçons et une fille – prennent tour à tour la parole, se muant en organisateurs improvisés. Leur discours est clair : pas de visages masqués, pas de violence, pas de provocation, pas d’atteinte aux sacralités. Le ton est élevé, comme pour montrer que la discipline est volontaire et assumée. Tout autour, des agents de la DGST tendent l’oreille, filment et transmettent immédiatement via WhatsApp à leur hiérarchie.
Rapidement, les premiers slogans éclatent : priorité à la santé plutôt qu’au Mondial, exigence de reddition des comptes, appels à la démission du Chef du gouvernement, mais aussi « d’El Mansouri, Ouahbi et l’Istiqlal ». Le Desk compte une trentaine de participants au départ. Quelques curieux s’approchent, puis repartent. Après une demi-heure, l’effectif grossit, mais dépasse à peine la cinquantaine.
Une pancarte lors du rassemblement ce 2 octobre à Marrakech du mouvement GenZ212. Crédit : Soufiane Sbiti / Le DeskLes jeunes veulent passer à l’étape suivante : marcher de la Poste de Guéliz jusqu’à la gare ferroviaire. Les autorités, discrètes mais fermes, opposent un premier refus. S’engage alors une négociation que Le Desk parvient à filmer. « Il n’y aura aucun débordement, on va juste aller à la gare », promet un manifestant. « Ce n’est pas vous le problème, ce sont ceux qui surfent sur vos revendications (kay rekbou 3likoum) », réplique un agent de la DGST. « On ne laissera aucun étranger s’infiltrer parmi nous », insiste un autre jeune. « Faites attention aux éléments criminels », avertit un gradé de la préfecture, rapidement interrompu par les manifestants. La discussion se clôt lorsqu’un supérieur de la DGST, présent sur place, intervient et tranche : « Allah yssekher ! ». La marche est autorisée.
Encadrés à la fois par les jeunes et les policiers, les manifestants avancent vers la gare. La circulation est régulée, la tension contenue. Un incident survient lorsqu’un individu tente de voiler son visage, mais il lui est aussitôt recommandé d’y renoncer. Finalement, le défilé, qui compte maintenant une centaine de participants, atteint la gare sans aucun débordement.
Une pancarte lors du rassemblement ce 2 octobre à Marrakech du mouvement GenZ212. Crédit : Soufiane Sbiti / Le DeskC’est à cet instant que le téléphone sonne. À l’autre bout du fil, un confrère local nous interpelle : « Tu es où ? Tu es parti dormir ? Viens vite, ça chauffe ici à Sidi Youssef ! ».
Sidi Youssef : la montée en tension
Au rond-point central de Sidi Youssef Ben Ali, en face du siège du Conseil régional, le contraste avec Guéliz est brutal. Là où la veille les forces avaient été débordées, elles sont désormais massivement déployées. Plusieurs éléments y sont positionnés : brigades d’intervention, Forces auxiliaires et motards. Casques, boucliers antiémeute… tout l’attirail est de sortie. Même les officiers, d’ordinaire en chemise blanche et pantalon sombre, portent ce soir la combinaison dédiée aux interventions. Le préfet de police lui-même, qui suivait les manifestations en tenue formelle depuis samedi, est lui aussi désormais en tenue de terrain.
Le canon à eau, discret à Guéliz, est ici pleinement opérationnel. Les policiers, impassibles, surveillent la circulation dense et chaotique, typique de cette heure de pointe marrakchie. Des motards s’enfoncent dans l’avenue Al Mssala pour sonder le quartier. Puis, soudain, une cinquantaine de jeunes mineurs surgissent d’une ruelle voisine, formant une nuée comparable à la sortie d’une école. Aucun ne semble avoir l’âge de la majorité. Sans hésitation, les « voltigeurs » foncent dans leur direction et interpellent une dizaine d’entre eux.
Les motards présents en force. Ce sont eux qui procédent la majeure partie du temps aux interpellations. Crédit : Soufiane Sbiti / Le DeskLa tension monte d’un cran. Les émeutiers incendient des bennes à ordures, dressent des barricades. Le canon à eau entre en action : d’abord pour éteindre les feux, puis pour disperser les jeunes. Des gaz lacrymogènes sont lancés. Les forces de l’ordre, mieux coordonnées, avancent avec méthode.
Parmi les journalistes, un confrère, les yeux rougis par le gaz, est rapidement évacué à moto vers une ambulance. « Ne vous frottez pas les yeux, c’est connu qu’il ne faut pas le faire ! », rappelle un officier de police. Peu avant minuit, une quarantaine d’émeutiers, tous des mineurs, sont déjà interpellés.
Les affrontements s’étendent vers l’avenue El Mssala et l’avenue Al Madariss. Les forces d’intervention avancent prudemment. Les émeutiers brûlent maintenant tout ce qu’ils trouvent, lancent des pierres, et font même crisser les pneus de leurs motocycles pour faire monter des rideaux de fumée. Impassibles, les policiers restent alignés, leurs boucliers levés, et privilégient une stratégie d’usure. Objectif : attirer les jeunes au plus près pour les photographier et les identifier. Le lendemain, des descentes à domicile compléteront les arrestations. « Vous verrez ce qui vous arrivera demain à 9 heures ! », prévient un élément des Forces auxiliaires entre deux insultes lancées aux jeunes.
La confrontation se prolonge toute la nuit. Parfois, des épisodes inattendus viennent briser cette étrange « routine ». Comme celui où une moto lancée à toute allure, la roue avant levée, se dirige vers les policiers. À son bord, deux jeunes, dont un adulte, semblent foncer volontairement sur les agents au repos. La suite a quelque chose d’irréel : la moto percute violemment les boucliers, et son conducteur s’effondre, le visage en sang. Des journalistes filment la scène, avant que les policiers n’empoignent le malheureux pour l’embarquer dans l’un des fourgons stationnés au bout de la rue. Un officier vient aussitôt nous rappeler de faire preuve de vigilance.
Sur les trottoirs, les discussions s’animent. Une femme en pleurs, accompagnée de son mari, cherche son fils : « On m’a dit qu’il a été arrêté par la police ». « De quel quartier venez-vous ? », demande un agent. « De la médina ! », répond-elle. « On lui a dit qu’il allait y avoir une manifestation, il voulait regarder », ajoute-t-elle naïvement. « Ah oui, je vois. Bah, on l’a emmené regarder depuis le commissariat », ironise un policier, provoquant les rires de ses collègues. Un journaliste commente à voix basse : « C’est toujours la même chose avec les parents… ».
Des habitants solidaires, mais ulcérés
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les habitants de Sidi Youssef ne montrent pas d’hostilité à l’égard des forces de l’ordre. Plusieurs descendent spontanément apporter de l’eau aux agents ou leur offrir des cigarettes. Un kiosquier, dont le rideau est à moitié baissé, vide son réfrigérateur de bouteilles d’eau fraîches pour les distribuer. « Je peux vous le garantir, ce ne sont pas des enfants de Sidi Youssef », assure-t-il. « Hier, certains ont tenté de forcer mon épicerie. Nos jeunes n’auraient jamais fait ça ! ».
Un autre habitant, croisé sur l’avenue Al Madariss, partage son amertume : « Nous n’avions pas besoin de ça. Ce que j’ai vu ne nous honore pas. Maintenant, tout le monde parle de Sidi Youssef, alors que ce n’est pas nous le problème ». Tous accusent des jeunes venus « des douars du côté de l’oued », connus pour leurs agressions nocturnes. D’ailleurs, lorsqu’un émeutier arrêté se révèle étranger au quartier, les forces de l’ordre redoublent de questions : « Qui t’a dit de venir ? Pourquoi ici ? ».
Un quartier meurtri, symbole des revendications
Au petit matin, le quartier offre l’image d’un champ de bataille : commerces endommagés, trottoirs jonchés de pierres et de ferrailles. Un chantier voisin a été pillé de ses matériaux. L’affiche restée intacte rappelle qu’il s’agit d’un futur centre de santé urbain, un projet lancé… en 2023 par le ministère de la Santé et l’Agence nationale des équipements publics (ANEP). Deux ans plus tard, ce n’est toujours qu’un chantier.
Un symbole grandeur nature des revendications du mouvement GenZ212 : dénoncer la lenteur de la mise en place des services essentiels dans les quartiers populaires, pendant que d’autres infrastructures, ailleurs, voient le jour en un temps record. Après une nouvelle nuit de guérilla urbaine, Sidi Youssef Ben Ali, lui, devra encore attendre.
Lire le précédent reportage à Sidi Youssef Ben Ali.
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