n°1150.Pourquoi la finale de la CAN 2025 aurait du se terminer sur tapis vert
Le 18 janvier restera gravé dans les mémoires du football africain, mais pas pour le sacre du Sénégal. La finale de la Coupe d'Afrique des Nations 2025, disputée à Rabat face au Maroc, pays hôte, a basculé dans un chaos sans précédent lors du temps additionnel. Des images qui ont fait le tour du monde, et une question qui taraude désormais les observateurs : le Sénégal aurait-il dû perdre ce match sur tapis vert ?
Une séquence surréaliste en finale de CAN
Le scénario de cette finale a dépassé l'entendement. À la 90e+8 minute, alors que le score était toujours vierge, l'arbitre congolais Jean-Jacques Ndala Ngambo a accordé un penalty au Maroc après consultation de la VAR, pour une faute de Malick Diouf sur Brahim Diaz.
La réaction des Lions de la Teranga a faussé le jeu : le sélectionneur Pape Thiaw a ordonné à ses joueurs de quitter la pelouse du stade Prince Moulay Abdallah. Pendant plus de dix minutes, le match a été interrompu dans une confusion totale. Des supporters sénégalais ont tenté d'envahir le terrain, des échauffourées ont éclaté avec les stadiers, et plusieurs personnes ont dû être évacuées sur civière.
C'est finalement l'intervention de Sadio Mané qui a permis de sauver cette finale. Le capitaine sénégalais, resté seul sur la pelouse, a consulté Claude Le Roy, l'ancien sélectionneur des Lions de la Teranga présent en tribune. « À ta place, j'irais chercher mes potes et je les ramènerais sur le terrain terminer le match », lui a conseillé le technicien français. Mané s'est alors précipité vers les vestiaires pour convaincre ses coéquipiers de reprendre le jeu.
Ce que disent les règlements de la CAF
Sur le papier, le règlement de la Confédération africaine de football (CAF) est sans ambiguïté. L'article 82 du règlement de la CAN stipule clairement : « Si, pour n'importe quelle raison, une équipe se retire de la compétition ou ne se présente pas à un match, ou refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin réglementaire du match sans l'autorisation de l'arbitre, elle sera considérée perdante et sera définitivement éliminée de la compétition en cours. »
L'article 84 va encore plus loin en détaillant les sanctions applicables : l'équipe fautive « perd le match 3-0 » et peut faire l'objet de mesures supplémentaires décidées par la Commission d'organisation. L'article 85 enfonce le clou en précisant que l'équipe sera « exclue du tournoi ».
Le règlement disciplinaire de la CAF confirme ce forfait, assorti d'une amende. Son article 148 prévoit : « Si une équipe refuse de disputer un match ou de poursuivre un match qu'elle a commencé, elle sera astreinte à une amende minimale de vingt mille dollars américains et perdra, en principe, le match par forfait ». Dans les cas les plus graves, la disqualification de la compétition est également prévue.
Par ailleurs, les lois du jeu édictées par l’International Football Association Board (IFAB) prévoient des sanctions individuelles contre les joueurs qui quittent délibérément le terrain sans l'autorisation de l'arbitre : un avertissement (carton jaune) est normalement requis pour chaque joueur concerné.
En clair, les règlements de la CAF (article 82 à 85) prévoient des sanctions très strictes en cas de retrait ou de non-respect des règles de compétition. Toute équipe qui se retire de la compétition, ne se présente pas à un match, refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin réglementaire sans l’autorisation de l’arbitre est automatiquement déclarée perdante et définitivement éliminée de la compétition en cours. Cette règle s’applique également aux équipes déjà disqualifiées par décision de la CAF.
Les réserves autres que celles formulées immédiatement doivent être transmises au secrétariat de la CAF dans un délai de 48 heures après le match, par voie électronique, fax ou courrier. Une confirmation détaillée doit ensuite parvenir au plus tard cinq jours francs après la rencontre. Le dépôt d’une réserve est conditionné au paiement d’un droit de 2 000 dollars américains, remboursable uniquement si la réclamation aboutit.
Toute équipe enfreignant les articles 82 et 83 est exclue de la compétition, perd le match sur le score de 3-0, sauf si l’adversaire menait déjà par un score plus favorable, auquel cas ce score est conservé. La Commission d’organisation peut en outre décider de sanctions complémentaires, pouvant aller jusqu’à l’exclusion du tournoi avec application d’autres dispositions disciplinaires prévues par les règlements.
Pourquoi le Sénégal n'a pas été disqualifié
Malgré la clarté apparente des textes, plusieurs éléments expliquent pourquoi cette sanction extrême n'a pas été appliquée. D'abord, l'arbitre n'a jamais officiellement arrêté le match ni acté un refus catégorique et définitif de jouer. Les joueurs sénégalais sont revenus sur la pelouse après de longues discussions, ce qui place la situation hors du champ d'application strict des articles 82 et 84.
La question de la sécurité des joueurs peut également être invoquée. L'ancien arbitre international Bruno Derrien, interrogé par FranceInfo, a estimé que la confusion ambiante « aurait dû pousser l'arbitre à renvoyer tout le monde aux vestiaires » dès lors que des supporters se trouvaient sur la pelouse. Dans ce contexte, le départ des Sénégalais pouvait être perçu comme une mesure de précaution autant que comme une protestation.
Cette séquence illustre parfaitement l'écart qui existe entre le règlement, très strict dans son texte, et la réalité du terrain. En pratique, les instances privilégient presque toujours la reprise du jeu dès lors qu'elle est possible, surtout en finale d'une compétition majeure. Les décisions de disqualification immédiate en plein match restent extrêmement rares. Cependant, dans les conditions vécues à Rabat et dans le contexte du parasitage de la veille orchestré par les Sénégalais, la sanction était parfaitement envisageable.
Les réactions officielles et les sanctions à venir
Dès le lendemain de la finale, les condamnations officielles ont fusé. Le président de la FIFA, Gianni Infantino, a qualifié les événements de « scènes inacceptables », fustigeant le comportement de certains joueurs et membres du staff sénégalais. « Il est inadmissible de quitter le terrain de cette manière, et la violence ne saurait être tolérée dans notre sport », a-t-il déclaré.
La CAF a emboîté le pas en publiant un communiqué condamnant « le comportement inacceptable de certains joueurs et officiels » et annonçant l'examen de toutes les images « afin que des mesures appropriées soient prises à l'encontre des personnes reconnues coupables ». La FIFA a indiqué qu'elle ne prendrait pas de décision disciplinaire directe, laissant la CAF trancher.
Le sélectionneur Pape Thiaw risque une suspension de plusieurs matchs pour avoir ordonné à ses joueurs de quitter le terrain. Des amendes devraient également tomber. Les tentatives extra-sportives de faire avorter la rencontre seront aussi scrutée : Comment des supporters ont-ils pu tenter d’envahir la zone de jeu ?
Le mea culpa craintif de Pape Thiaw
Conscient de sa responsabilité, Pape Thiaw a rapidement présenté ses excuses. « Je n'ai pas du tout apprécié le fait d'avoir demandé à mes joueurs de sortir du terrain. Je m'excuse auprès du football », a-t-il déclaré au micro de beIN Sports après la rencontre.
« Après réflexion, je les ai fait revenir. On n'aurait pas dû réagir comme ça, mais c'est chose faite. On présente nos excuses au football. »
Du côté marocain, la pilule est difficile à avaler. Walid Regragui, le sélectionneur des Lions de l'Atlas, n'a pas mâché ses mots en conférence de presse : « L'image qu'on a donnée de l'Afrique aujourd'hui, c'est un peu honteux. Quand un entraîneur demande à ses joueurs de sortir du terrain... Ce qu'a fait Pape ce soir n'honore pas l'Afrique. Ce n'est pas classe. » Les deux hommes ont d'ailleurs eu un échange musclé après le coup de sifflet final, avant d'être séparés.
La conférence de presse du sélectionneur sénégalais a finalement été annulée « pour des raisons de sécurité » après que des journalistes marocains l'ont hué et invité à « dégager » de la salle.
Si le Sénégal a pu décrocher ce titre, c'est en grande partie grâce au sang-froid de son capitaine. Sadio Mané a non seulement convaincu ses coéquipiers de revenir sur le terrain, mais il a aussi porté les Lions vers la victoire en prolongation, où Pape Gueye a inscrit le but décisif (1-0).
« Honnêtement, je pense que ça aurait été vraiment triste et dommage de voir une finale terminer ainsi », a expliqué l'attaquant d'Al-Nassr. « C'est impossible de véhiculer une telle image au monde entier. Le football africain est actuellement suivi, il s'est développé d'une façon incroyable. J'aurais préféré perdre que de finir ainsi. C'est ce qui m'a poussé à dire aux gars de retourner sur le terrain et de jouer notre football. »
Élu meilleur joueur du tournoi, Mané a également rappelé le conseil de Claude Le Roy et salué l'intervention d'autres figures du football sénégalais présentes ce soir-là, comme El-Hadji Diouf et Mamadou Niang, qui l'ont toutes encouragé à poursuivre le match.
Un précédent dangereux ?
Cette finale 2025 crée un précédent délicat pour les instances du football africain et international. Si le Sénégal s'en tire finalement avec son titre et des sanctions probables pour son sélectionneur, le message envoyé est ambigu : quitter le terrain en plein match pour protester contre une décision arbitrale n'entraîne pas automatiquement la disqualification, pour peu que l'on revienne jouer.
Cette zone grise entre la lettre du règlement et son application pratique pourrait poser problème à l'avenir. D'autres équipes, notamment dans le contexte des compétitions africaines, pourraient être tentées d'utiliser cette tactique comme moyen de pression, ce qui serait désastreux pour l'image du football.
Pour l'heure, le Sénégal remporte sa deuxième étoile continentale dans une ambiance de fiasco. Comme l'ont résumé plusieurs analystes de la rencontre : « Le Sénégal l'a emporté ce 18 janvier, mais pas le football ». En tout état de cause, le Maroc devra en tirer les leçons.
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