Le bloc notes de la rédaction
Pour une relecture de l’histoire du patrimoine gnaoua
Dans l’une des salles de conférence de l'hôtel Atlas Essaouira & Spa, dans la ville des Alizés, une audience inhabituelle se presse pour assister à deux tables rondes, organisées en marge de la 27e édition du Festival gnaoua et musiques du monde. Les intervenants, en majorité des chercheurs universitaires, habitués aux ambiances ronronnantes qui règnent souvent dans ce type d’assemblée, animeront aujourd’hui les débats devant un public qui en est peu coutumier.
Car aux premiers rangs sont installés des mâalems gnaoua, rivalisant d’élégance, entre jellabas aux couleurs éclatantes et tenues de créateurs, et casques de traduction sur les oreilles, les échanges se déroulant dans la langue de Shakespeare. Et la thématique du jour les concerne au plus haut point : les questions des origines, du rituel, de la transe et de la guérison.
Quand les mâalems investissent le débat universitaire
Depuis quelques années, la fronde monte au sein de la communauté gnaoua contre ce qu’elle qualifie de « discours touristique » autour de son histoire et son identité. Celui des légendes qui racontent les voûtes de la Sqala d’Essaouira, jadis bondées de captifs subsahariens en attente d'être acheminés par les voies de la traite transsaharienne, ou qui lit les claquements des qraqebs comme une réminiscence du fracas métallique des chaînes. Ce récit ne la convainc pas, il l'agace même. Et cette table ronde a été pour elle l'occasion de faire entendre sa voix dans les cercles universitaires.
Pour Neila Tazi, cofondatrice et productrice du festival souiri, il ne s’agit pas simplement d’organiser un somptueux spectacle, mais aussi de préserver et nourrir le terreau même de l'art gnaoui, qui porte une part singulière de l’âme marocaine. C’est dans cet esprit qu’est née la Chaire Transitions, fruit d’un partenariat avec l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), à travers l’Institute of Advanced Studies (IAS).
Cette chaire universitaire a été conçue avec une approche de formation par la pratique, de learning by doing, avec l'ambition d’offrir un espace de débat autour des thématiques qui croisent la culture gnaouie : l’africanité, les migrations et la reconstruction postcoloniale.
Une tradition au prisme des sciences humaines
Par le biais d’une initiative commune, le Festival et l’UM6P affirment leur vision partagée que « les grandes traditions culturelles ne constituent pas seulement un patrimoine à préserver, mais également des ressources intellectuelles vivantes permettant de penser les transformations du monde contemporain », comme se définit la Chaire Transitions. Considérant que, par son histoire et sa capacité à se réinventer sans trahir son âme, la culture gnaoua offre un terrain privilégié pour observer les dynamiques de transmission, d’identité et de création, ce qui en fait « un laboratoire particulièrement fécond pour interroger les rapports entre enracinement et ouverture, héritage et innovation, mémoire et mondialisation ».
La question centrale qui animait les échanges était de savoir comment une tradition si singulière, profondément enracinée dans une histoire, ayant une esthétique et des pratiques rituelles spécifiques, parvient-elle à produire une résonance universelle. Un parterre d'universitaires et de chercheurs a tenté d'y répondre, dont Raphaël Liogier, sociologue et philosophe français, professeur à l'UM6P et directeur de la Chaire Transitions, Nathan Chapman Lean, écrivain et historien américain, spécialiste des religions et auteur de « The Islamophobia Industry », ou encore Wendell H. Marsh, chercheur américain et professeur associé en études africaines à l'UM6P, titulaire de la Chaire des Transitions.
Côté marocain, le panel intégrait Mohamed Tozy, politologue et professeur de sciences politiques, ainsi que Hisham Aidi, politologue, critique musical et réalisateur, auteur du livre « Rebel Music : Race, Empire, and the New Muslim Youth Culture ».
Reprendre le récit, au-delà des héritages figés
Derrière les débats académiques, une interrogation revenait avec insistance : qui raconte l’histoire des Gnaouas, et à partir de quel regard ? Car pour les membres de la communauté, l'enjeu n'est pas seulement de revisiter le passé d'une culture, mais surtout à redonner une place juste, dans sa lecture, à ceux qui en sont les héritiers.
Les Gnaouas, de plus en plus, mettent en avant le lien entre Tagnaouit et l’univers militaire. « Les Gnaouis n'étaient pas des esclaves, mais des guerriers et des soldats des sultans », insistent tous ceux qui sont interrogés, réclamant le droit légitime de réécrire leur propre histoire, à travers leurs propres récits familiaux et leurs propres échos intimes.
Cette volonté de restituer la parole traverse les échanges de la Chaire des Transitions. Autour de la table, les intervenants ne cherchaient pas à figer la culture gnaouie dans une origine unique, mais à comprendre les multiples strates historiques qui ont façonné une tradition née au croisement des circulations humaines, des échanges culturels et des transformations sociales.
Déplacer le regard sur Tagnaouit
En effet, au sein de la communauté gnaoui, une certaine exaspération se fait ressentir face à des décennies où la production à leur sujet faisait la part belle à des mythes coloniaux, assignant systématiquement l’homme africain à la case d’esclave. Pour de nombreux protagonistes de la culture gnaouie, dont les musiciens eux-mêmes, enfermer la figure du gnaoui dans cette fausse historicité réduit cet art vivant à un simple reliquat du douloureux passé de la traite négrière. En réalité, Tagnaouit, en tant que culture, est bien une pure sécrétion de la civilisation marocaine, jaillie au creux d’une société façonnée par des siècles d’histoire.
L’enjeu pour ces chercheurs est donc de déplacer le regard, et c’est précisément cette approche que la Chaire des Transitions entend explorer. Dans cet esprit, les discussions ont abordé les multiples dimensions de Tagnaouit : ses circulations géographiques, ses capacités d’adaptation au fil des siècles, mais aussi ses dimensions rituelles et symboliques.
La théorie à l’épreuve du vécu
Au cours de son intervention, l’africaniste Kai Mora, chercheuse et historienne américaine inspirée par les penseurs critiques de la race comme Franz Fanon ou Almical Cabral, a soulevé les similitudes entre le guenbri et le n’goni malien, comme pour redire à quel point les peuples de la région se sont entremêlés au fil des migrations et des métissages. L'affirmation relevait presque du lieu commun devant un auditoire de mâalems gnaoua qui savent à quel point le Maroc plonge ses racines profondément dans le continent africain.
D’ailleurs, lorsque le modérateur a ouvert la séance des questions du public, la première intervention exprimait ce que toute l'assistance semblait penser : « Je n’ai pas de question. Je suis seulement très curieux d’entendre ce qu’ils en pensent », a lancé un participant français, désignant les mâalems.
Le micro est alors tendu à un homme en jellaba blanche rayée de gris, assortie d’un tarbouch watani. C'est le mâalem Abderrahim Oughessal, originaire de Casablanca, qui allait donner le soir même un concert à Bayt Addakira. Il résume, d’une voix posée et en darija mâtinée d’arabe classique : « Le Maroc a été un grand empire dont le domaine s’étendait jusqu’aux confins du Mali. Les Gnaouas, ce sont les soldats de l’Empire chérifien. Les qualifier d’esclaves relevait d'une manière d’affaiblir l’armée marocaine. »
Une mémoire racontée par ses héritiers
Cette intervention, venue du cœur même de la communauté, rappelle que derrière les concepts universitaires de mémoire, de circulation ou de reconstruction historique, il existe d’abord des trajectoires familiales et des récits transmis de génération en génération. La parole des mâalems vient ainsi compléter celle des chercheurs, apportant une lecture incarnée de l'Histoire avec un grand H.
Dans la médina, le débat s'est prolongé au cours de la soirée, mais de manière informelle, parmi les membres de la communauté. À Dar Gnaoua, une de ces « zaouias » connues des seuls initiés, où les mâalems se retrouvent pour des jams ou simplement un thé entre amis, la thématique est prise très au sérieux. « Les artistes africains ont fait leur travail, mais les intellectuels n’ont rien compris », lance Mohamed Jbara, rockeur de son état, pour rappeler que les débats universitaires ont quelques trains de retard sur la réalité. « Il n’y a pas de question gnaouie pour nous. Nous, on se demande surtout ce qui fascine les autres chez nous », poursuit-il.
L’université en médina
Plus prosaïquement, la question sociale est au cœur des préoccupations des gnaoua. « Pourquoi les mâalems vivent-ils encore dans leur majorité dans des conditions précaires, alors que ce sont des maîtres ? Justement, ce sont eux qui devraient enseigner la musique à nos enfants dans les écoles et les conservatoires », suggère Mohamed Mesbahi, auteur-compositeur tangérois. « Afin de valoriser véritablement notre culture, nos maîtres doivent être nos enseignants, ils doivent transmettre leur savoir-faire », insiste-t-il, avant d’observer que « le guenbri n’est d’ailleurs même pas présent dans nos académies de musique. L’instrument lui-même est considéré comme un paria ».
« Si les livres d’histoire brûlent, on les retrouvera dans les chants des peuples », conclut Mohamed Jbara, qui souligne que le port des bretelles serties de cauris, l’usage du tambour et les danses acrobatiques sont des réminiscences de l’univers militaire qui a nourri l’esthétique gnaouie. Finalement, n’est-ce pas ici le succès escompté par toute table ronde : inspirer, vulgariser et faire réfléchir au-delà des consensus ?
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