Le bloc notes de la rédaction
Jessie J ferme la 19e édition de Jazzablanca sur un récit de survie
Il y avait, samedi soir à Anfa Park, quelque chose de plus qu'un concert de pop. En refermant la 19e édition de Jazzablanca devant un public dense et acquis, Jessie J n'a pas seulement déroulé le catalogue de tubes qui l'a rendue mondialement identifiable au début des années 2010 : elle a raconté, entre deux morceaux, ce que les dix-huit derniers mois lui ont coûté. Le récit d'un cancer du sein diagnostiqué à un stade précoce, d'une chirurgie, d'un retour à la scène, livré sans pathos à un parterre casablancais qui l'a écouté avec une attention presque religieuse avant de reprendre en chœur, quelques minutes plus tard, le refrain de Price Tag.
La chanteuse britannique avait ouvert son set par Do It Like a Dude, le morceau abrasif qui l'avait imposée en 2010, avant d'enchaîner avec Domino, Nobody's Perfect, Burnin' Up et Wild, dans une mise en scène où la voix, cet instrument démesuré, capable de passer du growl soul au falsetto en une mesure, reste l'attraction principale. Répondant à une demande insistante des festivaliers, elle a également offert une version acoustique de Flashlight, le titre écrit pour la bande originale du film Pitch Perfect 2, et qui lui a valu une nomination aux Grammy Awards, un moment de suspension qui aura constitué l'un des points d'émotion les plus nets de la soirée. Le concert s'est achevé sur Price Tag, son manifeste anti-argent de 2011, repris par une foule qui n'avait visiblement rien oublié.
Une carrière d'auteure avant d'être une carrière de star
Derrière l'image de la pop star à la coupe brune et aux tubes calibrés pour la radio, Jessica Ellen Cornish, née le 27 mars 1988 à Londres, a d'abord été une professionnelle de l'ombre. Formée à la BRIT School, l'école des arts du spectacle de Croydon qui a également vu passer Amy Winehouse, Adele et Leona Lewis, elle signe très tôt un contrat d'édition chez Sony/ATV et écrit pour d'autres avant d'exister sous son propre nom. Le plus célèbre de ces travaux de commande reste Party in the U.S.A., le morceau qui installera Miley Cyrus dans la pop américaine en 2009. Ce détour par l'écriture explique en partie la solidité de son répertoire : Jessie J construit des refrains avant de chanter.
L'album Who You Are, en 2011, la propulse en tête des ventes britanniques et internationales. La même année, elle rafle le Critics' Choice Award aux BRIT Awards et se classe en tête du sondage Sound of 2011 de la BBC, deux distinctions qui, dans l'écosystème britannique, valent adoubement institutionnel. Suivront Alive (2013) puis Sweet Talker (2014), porté par Bang Bang, trio détonant avec Ariana Grande et Nicki Minaj, et par Burnin' Up. Plus de 20 millions de disques vendus plus tard, elle occupe le siège de coach dans The Voice au Royaume-Uni puis en Australie, et remporte en 2018 l'émission chinoise « Singer » sur Hunan TV, devenant la première étrangère à s'imposer dans ce concours, épisode qui lui vaut une notoriété singulière dans l'Empire du Milieu. Puis, à partir de R.O.S.E. (2018), le silence discographique. Huit longues années.
Du deuil à la joie
Ce vide n'était pas un retrait, mais une accumulation. Jessie J, qui vit avec une malformation cardiaque depuis l'enfance et a connu un accident vasculaire cérébral mineur à 18 ans, a rendu publique en 2020 une maladie de Ménière ayant provoqué une perte auditive temporaire. Elle a documenté une endométriose, une fausse couche en novembre 2021 après une décennie de tentatives, puis la naissance de son fils Sky en mai 2023, avec le sportif Chanan Safir Colman. Elle a également révélé un diagnostic de trouble obsessionnel compulsif et de TDAH.
Le 4 juin 2025, dans une vidéo publiée sur ses réseaux, elle annonce un cancer du sein à un stade précoce, détecté après qu'elle a insisté pour des examens complémentaires. Elle assure le concert du Summertime Ball de Capital FM à Londres, puis subit une mastectomie. Fin août, une seconde opération l'oblige à annuler la partie nord-américaine de sa tournée « No Secrets » et à repousser les dates britanniques et européennes au printemps 2026. Elle remonte sur scène en septembre à Radio 2 in the Park, son fils de deux ans dans le public. Elle dira ensuite que le cancer avait disparu, mais qu'elle continuait de cicatriser.
C'est dans cet intervalle qu'est né Don't Tease Me with a Good Time, sixième album sorti le 28 novembre 2025. Enregistré pendant cinq ans à Los Angeles, il est le premier qu'elle publie en indépendante, après dix-sept ans chez Republic Records qu'elle a quitté en expliquant que le format du contrat ne lui convenait plus. Le disque, entré à la 19e place des charts britanniques, réunit Ryan Tedder, Jesse Boykins III, Los Hendrix et Marty Maro, et navigue entre R&B, néo-soul et pop alternative. L'artiste l'a décrit comme un parcours du deuil vers la joie, une tentative de dire ce que devient une vie après la perte. Comes in Waves évoque frontalement la fausse couche, I'll Never Know Why s'adresse à un disparu, et H.A.P.P.Y cherche, à l'inverse, une lumière assumée. C'est ce répertoire-là, celui d'une femme qui a refusé d'être définie par ses catastrophes, qui donnait samedi soir leur épaisseur aux tubes de 2011.
Une clôture entièrement féminine
La soirée avait été conçue comme un plateau exclusivement féminin, choix revendiqué par les organisateurs. Sur la Scène 21, l'Américaine Madison McFerrin, fille de Bobby McFerrin, dont elle a hérité le goût des architectures vocales a cappella tout en s'inventant une soul alternative très personnelle, a ouvert le bal. Lui a succédé « Gnawatronic », rencontre entre la maâlma Hind Ennaira, l'une des rares femmes à s'être imposée dans un répertoire gnaoui historiquement masculin, et le DJ-producteur Omary.
Interrogée par la presse, Hind Ennaira s'est félicitée de participer pour la deuxième fois au festival, saluant la confiance des organisateurs, qui lui a permis de présenter une création nouvelle. Le projet, a-t-elle expliqué, est né d'une série de collaborations avec Omary avant de se structurer en objet musical autonome, conservant l'authenticité du répertoire gnaoui tout en l'enrichissant d'une orchestration contemporaine, entièrement jouée en direct avec plusieurs musiciens. Omary, de son côté, a décrit une fusion entre gnaoua et sonorités électroniques, augmentée d'influences jazz, funk et blues, avec l'ambition d'une identité musicale à la fois marocaine et actuelle. Il a révélé que « Baba Mimoun », qui figurera sur leur prochain album, a fait l'objet d'une réinterprétation orchestrale destinée à insuffler une dynamique nouvelle au patrimoine gnaoui sans en altérer l'essence.
Sur la scène Casa Anfa, c'est Jorja Smith qui a précédé la tête d'affiche. La Britannique de Walsall, révélée par Lost & Found (2018) et confirmée par Falling or Flying (2023), a livré, malgré sa grossesse, une prestation d'une grande retenue, où Be Honest et Try Me ont rappelé pourquoi sa voix compte parmi les plus singulières de la soul-R&B britannique contemporaine. Au Parc de la Ligue arabe, enfin, Sara Moullablad a assuré la clôture de la programmation gratuite avec un set mêlant bossa nova, jazz et influences africaines, devant un public nombreux.
Un festival qui a changé d'échelle
Cette 19e édition, tenue du 2 au 11 juillet, aura marqué un tournant pour Jazzablanca. Pour la première fois, le festival s'est déployé sur dix jours et trois scènes, avec une cinquantaine de concerts : quarante payants à Anfa Park, répartis entre la scène Casa Anfa, dédiée aux têtes d'affiche internationales, et la Scène 21, orientée vers le jazz, les découvertes et les expérimentations, et dix concerts entièrement gratuits au Parc de la Ligue arabe, une première dans l'histoire de l'événement.
La programmation, elle, aura définitivement acté la mue d'un festival né en 2006 comme rendez-vous de jazz et devenu un carrefour de musiques actuelles : Robbie Williams, qui donnait le 2 juillet son tout premier concert en Afrique du Nord, les Scorpions célébrant soixante ans de carrière, Lauryn Hill accompagnée de Wyclef Jean vendredi, Mika, Juanes, Charlotte Cardin, Selah Sue, Keziah Jones, Hiromi, Bonga, Fantastic Negrito, Shabaka. Jazz, soul, pop, funk, électronique, gnaoua et musiques du monde y ont dialogué dix jours durant, confirmant la place de Jazzablanca parmi les grands rendez-vous musicaux de Casablanca et, désormais, du continent.
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