Le bloc notes de la rédaction
Jazzablanca : la géographie des rencontres
À Jazzablanca, le jazz n'est pas seulement un genre musical, mais une façon de penser la programmation. Depuis des années, le festival phare de la Ville blanche cultive les croisements entre répertoires, générations et géographies. La soirée de mardi en a offert une illustration particulièrement aboutie.
Sur la scène Casa Anfa, Zeyne a ouvert le bal avec une proposition musicale d'une grande délicatesse. Révélée sur la scène moyen-orientale grâce à une écriture intime où se rencontrent soul, R&B et littérature classique arabe, la chanteuse jordano-palestinienne fait partie de cette nouvelle génération d'artistes qui revendiquent une identité plurielle sans renoncer à une ambition universelle.
Son album AWDA, retour, un mot qui prend tout son sens dans la bouche d’une enfant de la diaspora palestinienne, porté notamment par le titre Asli Ana, l'a imposée comme l'une des voix montantes de la pop arabe contemporaine. Zeyne a livré à Casablanca une prestation intime, devant un public qui parle sa langue et qu’elle a aussi appris à connaître depuis qu’elle a choisi le Maroc pour tourner l’un de ses clips.
L'artiste français Rilès s'offrant un bain de foule durant son concert dans le cadre du festival Jazzablanca, le 7 juillet 2026. Crédit : JazzablancaAvec l’arrivée de Rilès sur scène en seconde partie, le changement de ton est radical. L'artiste franco-algérien, qui a construit sa carrière en dehors des circuits traditionnels de l'industrie musicale, a fait de la scène un véritable espace de performance. Chez l'auteur-compositeur-interprète et musicien français, chorégraphies, jeux de lumière, danse et chant composent un langage unique où le rap tutoie la pop et les musiques alternatives. Entre déploiement physique et moments suspendus à la guitare, son concert a fait la part belle à la dimension scénique qui prend désormais toute son importance dans les musiques urbaines contemporaines.
L'art du dialogue
Au Parc de la Ligue arabe, c'est une autre idée de la rencontre qui a jailli lors de cette sixième soirée de Jazzablanca. La création imaginée par Majid Bekkas, Shabaka Hutchings et Hamid Drake était sans doute l'un des rendez-vous artistiques les plus attendus de cette 19e édition.
Depuis plus de trois décennies, Majid Bekkas explore les passerelles entre la tradition gnaoua, le blues et le jazz. Son dialogue avec Shabaka Hutchings, figure majeure du renouveau du jazz britannique, et Hamid Drake, dont le jeu a marqué plusieurs générations de musiciens improvisateurs, a donné naissance à une performance exigeante qui rappelle que Jazzablanca demeure aussi un lieu où l'improvisation et la prise de risque occupent une place centrale.
Un laboratoire musical à ciel ouvert
Cette volonté d'exploration se retrouve également sur la Scène 21. Le rappeur marocain Small X y a offert, avec le collectif parisien AMG et le producteur Saib, une création qui brouille les frontières entre rap, jazz et lo-fi hip-hop. Une démarche fidèle à l'esprit de cette scène, pensée comme un espace d'expérimentation plutôt que comme une vitrine des tendances.
Le rappeur marocain Small X, accompagné du collectif parisien AMG et du producteur Saib, sur la Scène 21, dans le cadre du festival Jazzablanca, le 7 juillet 2026. Crédit : JazzablancaDans un tout autre registre, le Barcelona Gipsy Balkan Orchestra a refermé la soirée en entraînant le public dans un voyage musical nourri des traditions balkaniques, tziganes et méditerranéennes. Installé à Barcelone depuis treize ans, ce collectif cosmopolite fait de la circulation des répertoires son identité artistique, transformant chaque concert en célébration des musiques folkloriques.
Jazzablanca, ce n’est pas uniquement l’éclectisme de l’affiche, mais aussi la capacité à créer des ponts entre des artistes que tout semble, au premier regard, séparer. C'est dans ces dialogues inattendus que le festival continue, année après année, d'inventer sa propre identité.
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