Le bloc notes de la rédaction
Comment les oliviers marocains s’adaptent aux caprices du climat
Au Maroc, l'olivier couvre plus de 1,2 million d'hectares et représente 55 % des vergers fruitiers du pays. Mais face au changement climatique, comment ces arbres millénaires s'adaptent-ils aux hivers de plus en plus doux et aux printemps imprévisibles ? Une équipe internationale de chercheurs, menée par Houssam-Eddine Boukhriss de l'Université Sultan Moulay Slimane de Béni Mellal, vient de percer certains mystères de leur cycle biologique dans une étude publiée le 13 février dans la revue Plant Science Today.
Le paradoxe du sommeil hivernal
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les oliviers ne restent pas simplement inactifs pendant l'hiver. Ils traversent une phase cruciale appelée « dormance », durant laquelle leurs bourgeons floraux accumulent du froid pour pouvoir fleurir correctement au printemps. C'est un peu comme si l'arbre avait besoin de « recharger ses batteries » avec le froid pour mieux se réveiller ensuite.
L'étude de Boukhriss et ses collaborateurs, menée à Khénifra, dans les montagnes du Moyen Atlas, a suivi quatre variétés d'oliviers pendant deux hivers très différents : 2020-2021, particulièrement froid, et 2021-2022, nettement plus doux. Les chercheurs ont ainsi pu observer comment chaque variété réagit aux variations de température.
Quatre variétés, quatre personnalités
Les quatre cultivars étudiés présentent des comportements bien distincts face aux conditions climatiques. L'Arbequina, variété espagnole de plus en plus plantée dans les systèmes intensifs marocains, se distingue par ses besoins modestes en froid. Elle sort de sa dormance dès la mi-février en moyenne, avec seulement 112 jours de repos hivernal, et fleurit relativement tôt dans la saison.
À l'opposé, la Picholine marocaine – appelée localement « Zeitoun » ou « Zeitoun Beldi » et représentant à elle seule 95 % des oliveraies traditionnelles du pays – nécessite davantage de froid et montre une plus grande variabilité d'une année sur l'autre. Sa dormance dure en moyenne 119 jours, et sa floraison intervient plus tardivement. La Dahbia, autre variété marocaine, partage ce profil de floraison tardive avec des besoins élevés en froid, tandis que la Haouzia se singularise par une floraison précoce malgré des exigences thermiques comparables à ses cousines locales.
Le double jeu du froid et de la chaleur
Une des découvertes les plus intéressantes de l'étude publiée dans Plant Science Today concerne l'apparent paradoxe entre le moment où l'arbre « se réveille » et celui où il fleurit. Lors de l'hiver rigoureux de 2020-2021, les oliviers ont accumulé suffisamment de froid pour sortir plus tôt de leur dormance. Pourtant, ils ont fleuri plus tard que l'année suivante !
L'explication réside dans la double condition nécessaire à la floraison. L'arbre doit d'abord accumuler suffisamment de froid pendant l'hiver pour lever le blocage interne de ses bourgeons, puis suffisamment de chaleur au printemps pour que ces bourgeons se développent jusqu'à l'épanouissement des fleurs. Un hiver froid suivi d'un printemps frais retarde donc la floraison, même si la dormance a été levée précocement. Les chercheurs ont mesuré que la floraison nécessite entre 6 774 et 8 051 « degrés-heures de croissance », une unité qui comptabilise l'accumulation de chaleur au-dessus de 4,5 °C.
L'eau, témoin invisible du réveil
Pour détecter le moment exact où les bourgeons sortent de leur sommeil, l'équipe de Boukhriss a utilisé un indicateur original : la teneur en eau des bourgeons floraux. Pendant la dormance, cette teneur reste stable entre 10 et 30 %. Mais dès que l'arbre se « réveille », les cellules commencent à se réhydrater activement.
Les auteurs expliquent que lorsque la teneur en eau dépasse 30 %, cela indique que les processus métaboliques reprennent. À la fin de la phase de croissance active, juste avant la floraison, cette teneur atteint 50 à 55 % chez toutes les variétés étudiées. Ce marqueur biologique pourrait devenir un outil précieux pour les agriculteurs souhaitant anticiper les phases critiques du développement de leurs arbres.
Des implications pratiques pour les oléiculteurs
Les résultats de cette recherche ont des applications directes pour la gestion des oliveraies. Les chercheurs suggèrent notamment de planter ensemble des variétés aux périodes de floraison similaires pour optimiser la pollinisation croisée. Ainsi, la Picholine marocaine et la Dahbia, qui fleurissent à peu près en même temps malgré des dynamiques de dormance légèrement différentes, formeraient un duo idéal pour assurer une bonne fécondation des fleurs.
À l'inverse, associer l'Arbequina avec la Picholine marocaine pourrait compromettre la pollinisation et donc les rendements, leurs périodes de floraison ne coïncidant pas suffisamment. Cette information est particulièrement précieuse pour les agriculteurs qui modernisent leurs vergers en introduisant des variétés étrangères aux côtés des cultivars traditionnels.
Comprendre la dormance pour mieux anticiper
La dormance des bourgeons n'est pas un phénomène monolithique. Elle se décompose en réalité en trois phases, que les scientifiques ont appris à distinguer. La première, appelée paradormance, correspond à une inhibition de la croissance par des signaux chimiques provenant d'autres parties de la plante. Vient ensuite l'endodormance, un blocage interne au bourgeon lui-même qui ne peut être levé que par l'accumulation de froid hivernal. Enfin, l'écodormance désigne la période durant laquelle le bourgeon est physiologiquement prêt à croître, mais attend des conditions climatiques favorables, notamment suffisamment de chaleur.
C'est cette séquence complexe que Boukhriss et son équipe ont minutieusement documentée en prélevant chaque semaine des rameaux dans le verger expérimental, puis en plaçant une partie d'entre eux dans des conditions artificielles de chaleur et de lumière pour observer leur capacité à reprendre leur croissance.
Face au changement climatique
Avec le réchauffement climatique, les hivers marocains deviennent progressivement plus doux. Si cette tendance se poursuit, les variétés à fort besoin en froid comme la Picholine marocaine pourraient connaître des difficultés croissantes. Une accumulation insuffisante de froid hivernal peut entraîner une floraison erratique, une baisse de productivité et une qualité d'huile compromise.
Les auteurs de l'étude appellent donc à développer des modèles de prédiction spécifiquement calibrés pour l'olivier. Les outils actuels, conçus pour des arbres fruitiers à feuilles caduques comme le pêcher ou l'abricotier, ne reflètent pas fidèlement la physiologie de cet arbre méditerranéen emblématique qui conserve ses feuilles toute l'année.
Cette étude, menée sur seulement deux saisons dans une seule région, ouvre la voie à des recherches plus étendues. Les chercheurs recommandent d'étendre les observations sur plusieurs années et dans différentes zones agro-climatiques du bassin méditerranéen. Ils préconisent également de développer des approches intégrées, combinant accumulation de froid et de chaleur, comme le modèle « PhenoFlex » récemment proposé pour d'autres espèces fruitières.
Pour les oléiculteurs marocains dont la subsistance dépend de cet arbre ancestral, mieux comprendre ces mécanismes biologiques n'est pas qu'une question scientifique. C'est un enjeu économique et culturel majeur, à l'heure où le changement climatique redessine les contours de l'agriculture méditerranéenne.
H.-E. Boukhriss, O. Kodad, M. Erami, H. Hajjioui, E. Luedeling, M. Ben Mimoun, M. Ghrab, A. El Bakkali, H. Outghouliast, J. Charafi, T. Ainane, A. El Yaacoubi. (2026). Phenological response of olive cultivars to inter-annual temperature variability in Morocco. Plant Science Today.
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