Le bloc notes de la rédaction
Souleymane Cissé : « Yeleen » s’éteint, mais sa lumière demeure
Né à Bamako en 1940, Souleymane Cissé grandit dans une Afrique en pleine lutte pour son indépendance. C’est en découvrant un documentaire sur l’arrestation de Patrice Lumumba qu’il décide de devenir cinéaste. Une vocation politique autant qu’artistique. Grâce à une bourse, il intègre l’Institut des hautes études cinématographiques de Moscou (VGIK), où il se forme à la rigueur du cinéma soviétique. Ce bagage académique, rare pour un cinéaste africain à l’époque, forge son sens du cadre, sa précision narrative et son goût pour une esthétique réaliste imprégnée de symbolisme.
Dès son premier long métrage, Den Muso (La Jeune Fille, 1975), le cinéaste brise les codes. « C’est le film que la Quinzaine des cinéastes a choisi de projeter avant de remettre le Carrosse d’or à Souleymane Cissé. Le premier long métrage du réalisateur, tourné en 16 mm, après plusieurs courts métrages et le moyen métrage Cinq jours d’une vie, en 1971 ». Il y raconte l’histoire d’une jeune femme violée, réduite au silence dans une société où la parole des femmes est niée. Filmé avec une précision clinique, traversé d’une tendresse douloureuse, ce récit résonne comme un cri. « J'ai voulu exposer le cas des nombreuses filles-mères rejetées de partout. J'ai voulu mon héroïne muette pour symboliser une évidence : chez nous, les femmes n'ont pas la parole » avait-il souligné lors d’une interview.
Le film est censuré par le gouvernement malien, qui emprisonne Cissé sous prétexte qu’il a financé son projet avec des fonds français. L’image dérange, la vérité dérange, et Cissé comprend que son cinéma ne pourra jamais être simplement « neutre ». Il devient un cinéaste de la confrontation, un témoin du réel refusant d’en masquer la complexité.
"Baara" et "Finyè" : cinéma engagé, cinéma incarné
Les années 70 et 80 voient éclore un cinéma africain en quête de voix. Souleymane Cissé en est l’un des porte-drapeaux, sculptant des récits où les forces sociales et politiques s’entrechoquent. Avec Baara (1978), il met en scène la lutte des ouvriers face à une élite corrompue, dans un Mali où le capitalisme dévore les idéaux révolutionnaires.
Le film remporte l’Étalon de Yennenga au FESPACO, affirmant le réalisateur malien comme un cinéaste incontournable. Dans Finyè (1982), il suit une jeunesse malienne en révolte, dénonçant les abus du pouvoir militaire.
À travers l’histoire d’un étudiant confronté à un gouverneur despotique, Cissé capte l’énergie de la contestation et le conflit générationnel entre une Afrique ancienne et une Afrique en devenir. Ces films ne sont pas seulement politiques : ils sont portés par des personnages d’une intensité rare, filmés avec une humanité qui transcende la simple dénonciation sociale.
Mais c’est en 1987, avec « Yeleen », que Souleymane Cissé inscrit définitivement son nom dans l’histoire du cinéma. Ce film initiatique tel un mythe africain sublimé, inspiré de la cosmogonie bambara, raconte le voyage d’un jeune homme traqué par son père, un sorcier redoutable. Fable mystique et visuellement hypnotique, « Yeleen » est un film solaire, une fresque à la lisière du conte et de la tragédie grecque.
Récompensé par le Prix du Jury au Festival de Cannes, « Yeleen » fait entrer le cinéma africain dans une nouvelle ère, prouvant que l’Afrique pouvait s’emparer du langage cinématographique avec ses propres mythes, ses propres images, sa propre grammaire du sacré.
À travers ce chef-d'œuvre, le cinéaste revendique un cinéma de l’épure et de la contemplation, où la puissance du cadre et de la lumière devient une force narrative. Il influencera toute une génération de cinéastes africains, de Mahamat-Saleh Haroun à Abderrahmane Sissako. Jusqu’à la fin de sa vie, Souleymane Cissé a défendu le cinéma africain comme outil de transmission et de résistance. Il a présidé l’Union des créateurs et entrepreneurs du cinéma africain, se battant pour que les voix du continent trouvent leurs espaces de diffusion, à une époque où le cinéma africain peine encore à exister sur le marché mondial. Son regard lucide et poétique a réconcilié l’Afrique avec son propre imaginaire cinématographique. Il nous laisse une œuvre immense, des récits de lutte et de lumière, une leçon de dignité.
Il était apparemment en préparation d’un documentaire sur Martin Scorsese. Les deux réalisateurs s’étaient rencontré à plusiuers reprises. Leur relation était marquée par une admiration mutuelle et des collaborations significatives. En 2011, lors du Festival du film de Tribeca, Scorsese a interviewé Cissé dans le cadre de la série Tribeca Talks, exprimant son profond respect pour le travail du réalisateur malien. La fille de Souleymane Cissé, Fatou Cissé, a réalisé un documentaire intitulé A Daughter's Tribute to Her Father : Souleymane Cissé en 2022. Ce film retrace la vie et la carrière de son père, avec des témoignages de proches et de collaborateurs, dont Martin Scorsese. Ce dernier y souligne l'universalité du cinéma de cinéaste malien et son impact sur le public international.
Si l’homme s’est éteint, ses images, elles, ne cesseront jamais d’exister, de résonner.
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