Le bloc notes de la rédaction
Trois films à découvrir à la Cinémathèque de Rabat
Pour sa levée de rideaux, la Cinémathèque de Rabat a mis au point tout un programme puisé dans la sélection officielle du Festival International du Film de Marrakech à découvrir au cinema 7ème Art de Rabat. Parmi eux , l’étoile d’or de cette année , l’ovni cinématographique qui a prêté son image à l’affiche officielle de l'évènement et le coup de cœur du Panorama Marocain. Zoom sur Happy Holidays, Perfumed With Mint et Les Miennes
Happy holidays : une étoile qui brille par sa profondeur
Avec Happy Holidays, Scandar Copti livre une œuvre magistrale, couronnée par l’Étoile d’or au Festival International du Film de Marrakech et un prix d’interprétation féminine pour Manar Shehab et Wafaa Aoun. Ce drame familial, situé dans le contexte chargé de Haïfa, transcende les clivages identitaires pour explorer les complexités humaines avec une rare finesse sublimé par une mise en scène immersive et rigoureuse.
Dès les premières minutes, Scandar Copti plonge le spectateur dans une atmosphère presque documentaire. Sa caméra, souvent portée à l’épaule, capte l’intimité des regards et la vérité des gestes. Les plans rapprochés mettent en lumière la fragilité des personnages, tandis que des cadrages plus larges situent subtilement l’action dans un contexte social et politique palpable sans jamais devenir oppressant. L’utilisation de la lumière naturelle et des espaces urbains de Haïfa confère au film une esthétique brute mais élégante, renforçant l’impression d’immersion. Les silences sont autant d’outils narratifs que les dialogues, créant une tension latente qui fait écho aux non-dits des relations familiales.
Un propos universel à travers une histoire locale
Le scénario, primé à Venise, se distingue par une écriture ciselée et subtile. Copti évite les pièges de la démonstration ou du discours surplombant. Au contraire, il choisit de raconter une histoire profondément humaine : celle d’une famille déchirée entre ses aspirations personnelles et le poids des attentes sociétales. À travers ces micro-drames du quotidien, Happy Holidays devient une réflexion universelle sur les relations humaines, l’identité et la résilience. La richesse du propos réside dans sa capacité à suggérer sans expliciter.
Les tensions culturelles et politiques qui traversent les personnages sont présentes, mais elles ne prennent jamais le pas sur la narration. Copti privilégie une approche où les personnages existent d’abord pour eux-mêmes, avant de devenir des symboles ou des figures d’une réalité plus vaste. Si Happy Holidays est un film profondément collectif dans son essence, la performance de Manar Shehab en tant que Miri mérite une mention particulière. Elle habite son rôle avec une intensité désarmante, jouant sur des nuances infinies pour incarner à la fois la force et la vulnérabilité de son personnage.
Sa présence à l’écran est magnétique, et son travail rappelle que la justesse d’une interprétation peut éclipser tous les artifices. La bande sonore, discrète mais poignante, accompagne le film sans jamais envahir les émotions qu’elle soutient. Le montage, fluide et rythmé, évite les cassures narratives tout en renforçant les contrastes entre moments d’intimité et éclats de confrontation. La direction des acteurs, incluant des non-professionnels, témoigne d’une maîtrise rare, où chaque regard et chaque silence participent à la narration.
Avec Happy Holidays, Scandar Copti offre une œuvre d’une intelligence et d’une humanité bouleversantes. Porté par une mise en scène immersive, un propos universel et des interprétations remarquables, le film dépasse son cadre local pour devenir un miroir de nos propres contradictions et espoirs. Couronné à Marrakech, il s’impose comme une pépite du cinéma contemporain, à la fois ancrée et universelle, intime et politique. Une étoile d’or largement méritée.
Perfumed with Mint : une errance sensorielle entre mémoire et fantasmagorie
Il est rare qu’un premier film parvienne à briser avec autant de liberté les codes du récit classique tout en installant un univers à la fois poétique et profondément ancré dans une réalité sociale et politique. Perfumed with Mint, réalisé par Muhammed Hamdy, s’affranchit des structures narratives habituelles pour proposer une immersion contemplative, presque hallucinée, dans l’esprit de personnages hantés par leur passé.
Un récit en suspens : le poids de la mémoire collective
Le film suit Alaa, un jeune médecin, et Mahdy, un ami d’enfance, dont la peau semble mystérieusement produire des feuilles de menthe. À travers leur errance dans une ville en ruines, le cinéaste égyptien tisse un récit fragmenté, où les souvenirs s’entrelacent avec le présent. Pour le jeune réalisateur qui avait rencontré le public du Colisée lors de la dernière édition du Festival International du Film de Marrakech, cette approche était essentielle : « Je voulais créer une expérience où le spectateur se sente perdu, car c'est exactement ce que ressent ma génération après la révolution ». Loin d’être une simple métaphore abstraite, cette perte de repères traduit le désenchantement d’une jeunesse post-2011, marquée par une rupture brutale entre espoirs de changement et réalités politiques désillusionnantes.
L’esthétique du film s’appuie sur une mise en scène immersive et une photographie en clair-obscur, où les corps et les paysages semblent flotter entre veille et songe. Hamdy évoque son intérêt pour l’obscurité, non pas comme un manque de lumière, mais comme une matière vivante qui façonne la perception du monde : « L'obscurité dans mon film n’est pas un vide, mais un espace où le regard se reconstruit autrement » avait confié le réalisateur dont l’ approche trouve un écho dans la conception sonore, où les bruits urbains et les voix fantomatiques créent un sentiment d’étrangeté permanente. En s’éloignant des dialogues explicatifs, le film laisse place aux sensations, une manière pour le réalisateur de donner au spectateur la liberté de composer son propre récit.
La menthe comme métaphore du souvenir et du corps
Le choix du titre et du motif de la menthe trouve son origine dans une expérience personnelle du cinéaste. Lors de funérailles dans un village du sud de l’Égypte, il a découvert que l’on associait souvent une odeur à la mémoire des défunts : « Les gens ajoutaient ‘parfumé à la menthe’ au nom du défunt, comme si cette odeur fixait leur souvenir dans le temps ».
Dans le film, la menthe qui pousse sur le corps de Mahdy devient une matérialisation du trauma : elle envahit la peau comme un souvenir impossible à effacer. Cette idée rejoint la réflexion du cinéaste sur l’inscription du passé dans la chair, un thème qui traverse le cinéma égyptien contemporain sous diverses formes.
Avec Perfumed with Mint, Muhammed Hamdy propose une œuvre radicale et sensorielle, où le récit se délite au profit d’une expérience hypnotique. Le film interroge la mémoire individuelle et collective d’une génération en quête de sens, oscillant entre le besoin d’oubli et l’impossibilité de se détacher du passé. Si certains spectateurs pourraient être déroutés par l’absence de linéarité, cette liberté narrative est précisément ce qui donne au film toute sa force évocatrice.
En refusant de livrer un message univoque, le cinéaste à fleur de peau inscrit son premier long-métrage dans une tradition cinématographique proche du cinéma méditatif d’Apichatpong Weerasethakul ou de Pedro Costa, où la lenteur et l’ellipse ouvrent un espace à la contemplation. Un film aussi exigeant que fascinant, qui confirme l’émergence d’un regard singulier dans le paysage du cinéma égyptien.
Les miennes : les silences de ma mère
Avec Les Miennes, Samira El Mouzghibati signe un documentaire d’une rare intensité, un premier long métrage qui transcende les frontières de l’intime pour toucher à l’essence des relations humaines. À travers le prisme de sa propre histoire familiale, la réalisatrice explore des thèmes profonds tels que la transmission, les non-dits, et la quête d’identité. Tourné entre la Belgique et le Maroc, ce film autobiographique m’a profondément touchée par sa sincérité et le courage de sa démarche.
Un portrait familial d’une douloureuse justesse
Le film s’ouvre sur une scène simple et pourtant d’une puissance incroyable : une réunion de famille où chaque geste, chaque mot trahit des décennies de tension et d’amour mêlés. Samira El Mouzghibati nous invite à pénétrer au cœur de la relation complexe entre sa mère et ses cinq filles. Cette cellule familiale, à la fois unie et fracturée, devient un miroir des luttes que rencontrent toutes les familles : celles des attentes non formulées, des blessures jamais guéries et des désirs étouffés. Ce qui frappe d’emblée, c’est la pudeur avec laquelle la réalisatrice aborde ces sujets.
Plutôt que de s’abandonner au sensationnalisme, elle choisit une narration subtile, construite à partir de fragments de conversations, de silences éloquents et de regards chargés de sens. À chaque instant, on sent le poids des souvenirs et la difficulté de mettre des mots sur ce qui fait mal. Et c’est là tout le talent de Samira El Mouzghibati : transformer l’intime en un langage profondément humain qui résonne bien au-delà de son contexte. Il faut une grande audace pour plonger ainsi dans sa propre histoire, exposer ses failles et celles des siens face à la caméra. Mais au-delà de la vulnérabilité, Les Miennes est aussi un acte d’amour.
C’est une lettre adressée à ces femmes qui ont façonné la vie de la réalisatrice, un hommage sincère, même dans la douleur. Samira ne cherche pas à régler des comptes, mais à comprendre, à créer des ponts là où les incompréhensions ont creusé des fossés.Ce regard bienveillant n’enlève rien à la profondeur de son propos. Elle ose aborder des sujets difficiles : la pression sociale exercée sur les femmes dans les sociétés patriarcales, le poids des attentes maternelles, et l’impossible équilibre entre émancipation individuelle et loyauté familiale. Ces thématiques, bien que fortement ancrées dans une culture belgo-marocaine, trouvent un écho dans toutes les expériences humaines, car elles touchent à l’essentiel des relations entre les êtres.
Sur le plan visuel, Les Miennes impressionne par sa maîtrise. Les plans sont à la fois simples et évocateurs, jouant souvent sur la lumière naturelle pour capter l’authenticité des moments partagés. La caméra de Samira est respectueuse, presque invisible, comme un témoin discret qui observe sans jamais s’imposer. Le montage brillement exécuté par Lenka Fillnerova, qui a d’ailleurs été primé au Brussels International Film Festival, participe pleinement à la narration. En juxtaposant des scènes du quotidien avec des images d’archives familiales, la réalisatrice parvient à créer un dialogue entre le passé et le présent. Cette approche donne une profondeur supplémentaire au film, nous rappelant que nos histoires personnelles sont toujours enracinées dans une mémoire collective.
La bande sonore, subtile et immersive, ajoute une dimension supplémentaire à l’expérience. Les musiques choisies, entre mélodies marocaines et silences pesants, accompagnent parfaitement les émotions sans jamais les forcer. Tout est dosé avec une justesse remarquable. Ce qui rend Les Miennes si poignant, c’est sa capacité à parler à tous. Bien que profondément enraciné dans l’expérience belgo-marocaine de la réalisatrice, le film dépasse les frontières culturelles. Qui n’a jamais ressenti le poids des attentes familiales ? Qui n’a jamais eu à naviguer entre l’amour et la frustration dans ses relations avec ses proches ? C’est dans cette résonance intemporelle que réside la force de ce documentaire.
Avec Les Miennes, Samira El Mouzghibati prouve qu’elle est une voix à suivre dans le cinéma documentaire. Sa démarche artistique, à la fois intime et audacieuse, ouvre la voie à une réflexion nécessaire sur les liens familiaux et les identités plurielles. Ce film, bien plus qu’un simple portrait familial, est une quête de réconciliation et un témoignage d’amour. Un premier long métrage bouleversant et prometteur, qui restera longtemps gravé dans les mémoires
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