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n°522.L’affaire du mémorial de l’Holocauste à Marrakech décryptée en Israël

22.09.2019 à 14 H 43 • Mis à jour le 22.09.2019 à 14 H 43
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En août dernier, un étrange monument érigé non loin de Marrakech à la mémoire des victimes juives de la barbarie nazie a été rasé par les autorités sur fond de polémique. Deux universitaires, spécialistes des rapports entre la monarchie et l’Holocauste, reviennent sur cet incident dans une tribune dans « Haaretz » où ils tentent d’analyser la complexité d’un sujet toujours tabou au Maroc

Dans une tribune publiée dans Haaretz, Aomar Boum, professeur agrégé d’anthropologie à l’UCLA aux Etats-Unis et Daniel Schroeter, titulaire de lachaire Amos S. Deinard Memorial en histoire juive à l’Université du Minnesota, tous deux co-auteurs de Maroc et l’Holocauste : L’histoire du roi Mohammed V sauvant les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, 1940-2019, ouvrage à paraître prochainement, reviennent sur l’affaire du mémorial de l’Holocauste érigé à Marrakech par Oliver Bienkowski, un entrepreneur social allemand autoproclamé et « guérillero-artiste », puis rasé par les autorités sur fond de polémique.


Les deux chercheurs universitaires commencent d’abord par avancer que le Maroc a officiellement appelé à commémorer l’Holocauste, fait unique dans la région. Une assertion quelque peu exagérée.


Mohammed VI, a déclaré l’Holocauste « l’un des chapitres les plus tragiques de l’histoire », soulignant « le rôle joué par son grand-père, Mohammed V, pour sauver les Juifs des mesures antisémites discriminatoires imposées par le régime collaborationniste de Vichy au pouvoir au Maroc pendant la seconde guerre mondiale », écrivent-ils, précisant que le père de l’indépendance du royaume se serait prononcé avec défi devant les autorités coloniales françaises en ces termes : « Il n’y a pas de Juifs au Maroc, seulement des Marocains, et ils sont tous mes sujets ». Aussi, « l’histoire de l’acte courageux de Mohammed V est devenue partie intégrante du récit national marocain et est célébrée par les Juifs marocains du monde entier ».


De ce postulat hagiographique, les universitaires s’interrogent sur ce qui a pu pousser les autorités à démolir le sanctuaire de Marrakech fin août dernier, alors que ce « monument » avait été conçu, planifié et construit au su des organismes officiels de l’État.


Son créateur qui vit au Maroc depuis 2014 est l’un des fondateurs de Pixelhelper International SARL, une ONG peu connue qui se consacre à diverses causes politiques. Il avait lancé le projet de création d’un centre éducatif sur l’Holocauste, qu’il a proclamé « tout premier mémorial de l’Holocauste en Afrique du Nord ».


Bienkowski a déclaré au Jerusalem Post qu’il avait été inspiré de construire le lieu lorsqu’il a découvert son nom de famille dans la base de données Yad Vashem d’Israël. Le mémorial avait, selon lui, pour but d’éduquer une nouvelle génération de Marocains sur les horreurs du génocide nazi –  et ses manifestations locales.



Aussi, « les autorités locales devaient être au courant de ce projet de guérilla –  les ouvriers des villages voisins travaillaient ouvertement sur le site –  mais ont fermé les yeux sur ce projet », note les auteurs de la tribune.


Mais le fait que les photographies de cette construction non autorisée avait enflammé les réseaux sociaux avant d’être repérée par la presse, a poussé des militants anti-normalisation avec l’Etat hébreu a lancer une campagne contre ce « projet sioniste ».

 

La polémique a de toute évidence fait réagir les autorités sur ce projet qui n’avait reçu aucune onction officielle ni l’approbation des dirigeants de la communauté juive marocaine, et qui suscitait une forte opposition.



Aomar Boum et Daniel Schroeter vont plus loin quant aux motivations de Rabat de raser au bulldozer ce « mémorial dissident »  : « Il s’agissait aussi de contrôler le récit de l’Holocauste au Maroc », affirment-ils.


Pour Rabat, « l’histoire de Mohammed V, protecteur des quelque 240 000 Juifs marocains du Protectorat français de l’époque, témoigne de l’ouverture d’esprit et de la tolérance du Maroc. Louer le rôle héroïque de Mohammed V défiant Vichy pour protéger les Juifs du Maroc est une condition sine qua non de toute commémoration de l’Holocauste au Maroc –  et tout indique que ce fut l’erreur cruciale de Bienkowski », argumentent les universitaires.


Lire aussi : Mohammed V, un sultan sauveur de ses juifs ?


Ils soulignent que Bienkowski a réagi vivement sur les réseaux sociaux après la démolition de son site, que de plus, comportait étrangement une aile dédiée aux victimes LGBT. L’Allemand a justifié alors son projet par l’histoire des camps de travail forcé de l’époque de Vichy en Afrique du Nord, déclarant que « parce que les Juifs étrangers sont morts au Maroc, nous avons besoin du Mémorial de l’Holocauste ».


 

Mais les historiens contredisent cette assertion : ces camps de travail ayant servi à « incarcérer des dissidents politiques européens, des réfugiés étrangers et des partisans républicains de la guerre civile espagnole –  des réfugiés juifs européens et des républicains espagnols –  et, dans quelques cas seulement, des musulmans et juifs nord-africains autochtones », rappellent-ils.


Et de déclarer que « pour la monarchie marocaine, les camps de travail forcé ne font pas partie du récit officiel de l’Holocauste, car ils n’avaient aucun lien avec Mohammed V et sa protection des Juifs du Maroc ».


Il a posté sur Facebook : « L’histoire a besoin de lieux de mémoire et pas de contes de fées…  Mohammed V n’a pas protégé les Juifs », dénonçant le sultan « pour avoir publié des décrets anti-juifs expulsant les Juifs du système d’éducation publique, leur interdisant d’exercer des professions telles que la finance et les médias, et les contraignant de quitter leurs maisons pour vivre dans des quartiers juifs surpeuplés –  ou mellahs ». Dans ce contexte, il a désigné le camp de Bouarfa d’  « Auschwitz du désert ».


 

Les universitaires déduisent de cela que « derrière ce drame probablement sur le point d’être oublié, se profile une question beaucoup plus vaste sur la relation entre l’Holocauste et l’Afrique du Nord et sa politisation, le tout dans un contexte de conflit israélo-palestinien, de diplomatie et de rétablissement de la paix, et de politique identitaire et ethnique ».


« La question même des monuments commémoratifs publics reliant l’Afrique du Nord à l’Holocauste met en lumière des sentiments extrêmement sensibles, complexes et parfois contradictoires au sujet de la mémoire historique et de la Seconde Guerre mondiale chez les musulmans et les juifs », poursuivent-ils.


« Les études sur l’Holocauste centrées sur l’Europe, les centres éducatifs et les monuments commémoratifs ont historiquement ignoré l’histoire de l’Afrique du Nord. Pour de nombreux acteurs étatiques et non étatiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, le sujet de l’Holocauste est un tabou historique, car on considère qu’il fournit des munitions à la cause palestinienne », estiment-ils.



« Mais pour les musulmans marocains et pour les juifs libéraux, en particulier en Amérique, soucieux de promouvoir le dialogue et la compréhension interconfessionnels, l’histoire du bon dirigeant musulman, Mohammed V, qui a sauvé les juifs pendant l’Holocauste, est une lueur d’espoir dans le conflit actuel entre musulmans et juifs au Moyen-Orient », ajoutent les chercheurs, qui soulignent que Mohammed V, en tant que symbole de la coexistence entre les juifs et les musulmans a donné lieu à des partenariats mémoriels et  éducatifs entre institutions juives américaines et des écoles, instances et programmes au Maroc.


Ils font aussi état des prix reçus à titre posthumes par le grand-père de Mohammed VI « pour sa courageuse résistance aux mesures anti-juives d’inspiration nazie mises en œuvre par le gouvernement colonial français au Maroc ».

 

Aussi, rappellent-ils, que l’incident de l’affaire Bienkowski rappelle le débat qui a entouré une autre tentative avortée de commémoration qui a eu lieu il y a 33 ans dans la ville israélienne d’Ashkelon.


En septembre 1986, un monument et une « Place de la Paix » ont été créés en l’honneur de Mohammed V « pour avoir sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ». Une initiative de Shimon Peres, alors premier ministre israélien qui, quelques mois auparavant, avait effectué un voyage inopiné au Maroc pour rencontrer le roi Hassan II à Ifrane dans le but de promouvoir le processus de paix au Moyen-Orient et pour que le Maroc joue le rôle d’intermédiaire.



Un mois plus tard, racontent les universitaires, Peres avait élu premier ministre. Son plan commémoratif a été soutenu par divers dirigeants juifs marocains et approuvé par le conseil municipal d’Ashkelon et son maire d’origine marocaine, Eli Dayan. Mais le projet a tourné court. Dès la cérémonie d’inauguration, Peres et Dayan ont été décriés par une foule en colère de manifestants anti-arabes.


Un jour avant la cérémonie, un habitant d’Ashkelon, Haim Azran, avait été poignardé à mort à Gaza alors qu’il faisait ses courses dans son marché populaire de fruits et légumes. Selon des membres de la famille d’Azran, les funérailles ont été reportées d’un jour à cause de la cérémonie, ce qui a déclenché la manifestation anti-arabe.


La dédicace de la place en l’honneur de Mohammed V, « ami du peuple juif et juste entre les nations », est devenue une controverse nationale aux implications internationales, notent Boum et Schroeter dans leur article :


Pérès et les responsables politiques travaillistes ont appelé à des relations plus étroites avec le Maroc tandis que les membres de la direction du Likoud ont refusé d’entamer un dialogue avec un Etat arabe avec lequel Israël n’entretient pas de relations diplomatiques. Il y eut de la fureur aux funérailles d’Azran le lendemain, et les voitures des Palestiniens de passage dans la ville furent lapidées et incendiées.


Ariel Sharon, alors faucon du Likoud et ministre du Commerce et de l’Industrie, a dénoncé l’honneur rendu au roi Mohammed V, déclarant qu’il aurait nommé la place en souvenir des 22 Juifs tués par des terroristes palestiniens lors de l’attaque contre la synagogue Neve Shalom à Istanbul quelques semaines auparavant.



La plaque commémorative de Mohammed V a été vandalisée à plusieurs reprises, apparemment par les partisans du rabbin extrémiste raciste Meir Kahane, qui détenait le seul siège du parti Kach à la Knesset (le parti a été interdit pour racisme en 1988). Une semaine après l’inauguration, le maire, craignant des répercussions et des retombées politiques négatives avec le Maroc, a retiré la plaque. Cela a mis en colère une grande communauté juive marocaine de la ville qui a insisté sur le fait que Mohammed V était un « vertueux ».


Le débat a fait rage pendant des semaines dans la presse israélienne, impliquant des politiciens de partis opposés, des universitaires et des dirigeants juifs marocains, d’un côté affirmant que Mohammed V était un instrument du régime collaborationniste de Vichy pour mener la politique antijuive, et de l’autre, le déclarant ami des Juifs qui en ont sauvé beaucoup pendant l’Holocauste.


Les journalistes de Ma’ariv (journal de droite, ndlr) ont écrit avec mépris sur l’attachement continu des Juifs marocains au Maroc et à « leur roi ». Le célèbre poète juif marocain, Erez Biton, a rétorqué en exprimant fièrement la relation spéciale des Juifs avec la monarchie et le rôle joué par le Maroc dans le processus de paix.



Plus de 20 ans plus tard, le 21 juillet 2007, et moins d’une semaine après avoir prêté serment en tant que président d’Israël, Shimon Peres a déclaré son soutien à la nomination de Mohammed V comme « Juste parmi les nations » à Yad Vashem. Cependant, la proposition d’inscription, soutenue par les dirigeants juifs marocains, n’a jamais dépassé le stade exploratoire, et Yad Vashem restait sceptique quant au fait que Mohammed V avait pris des risques personnels pour sauver les Juifs, un critère nécessaire pour être inscrit parmi les « justes » dans le mémorial national de l’Holocauste d’Israël.


« L’énigmatique incident du mémorial de l’Holocauste de Marrakech, promu par un guérillero-artiste allemand idiosyncrasique, et la destruction brutale du monument par les autorités marocaines, révèlent une angoisse beaucoup plus grande quant à la signification de la commémoration de l’Holocauste et sa politisation, qui a des répercussions entre le Maroc, Israël, le monde arabe et les États-Unis, et qui est loin de se résoudre », concluent les auteurs de cette tribune d’opinion.

Par La rédaction
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